Agents seuls

Quoi qu’ils fassent, les cheminots butent invariablement sur le même mur d’incompréhension.

Erwan Manac'h  • 23 octobre 2019
Partager :
Agents seuls
© Denis Meyer / Hans Lucas / AFP

Quoi qu’ils fassent pour se faire entendre, les cheminots butent invariablement sur le même mur d’incompréhension. Les mêmes micro-trottoirs auprès des usagers « pris en otage », les mêmes trombes d’articles sur les « perturbations » attendues, le même raidissement autoritaire de la direction de la SNCF. Il n’en a pas été autrement quand, au lendemain d’un accident d’une gravité rare, le 16 octobre dans les Ardennes, un vent d’effroi a saisi le corps cheminot partout en France, déclenchant un mouvement de « droit de retrait » général.

Comme un débat sur le voile sans femme voilée, le procès médiatique s’instruit sans faire de place à l’inquiétude des cheminots sur la sécurité ferroviaire. La communication de la direction de la SNCF semble suffire à prononcer une sentence entendue : les cheminots « instrumentalisent un incident » pour des raisons bassement syndicales, orchestrent un « mouvement social inopiné » d’autant plus « inacceptable » que sa spontanéité rend tout service minimum inopérant. Édouard Philippe invite même – fait d’une extraordinaire brutalité pour un Premier ministre – la direction de l’entreprise à engager des poursuites judiciaires contre ses agents. Tout semble fait pour que la crise s’éternise.

Sauf que les cheminots ont l’appui de l’inspection du travail du Grand Est, qui considère que les incidents en cascade qui auraient pu provoquer une catastrophe, le 16 octobre, posent un « motif raisonnable de penser » que la sécurité est compromise et que leur droit de retrait est, en l’espèce, légitime. Ce jour-là, le conducteur miraculé, mais légèrement blessé dans la collision avec un tracteur de son train lancé à 150 km/h, a dû abandonner la quarantaine de passagers à bord pour disposer en urgence les signaux d’alerte sur 1 500 mètres de voie, afin d’empêcher un accident supplémentaire.

Les cheminots ont tout tenté, pour dire notamment leur inquiétude face à la généralisation programmée des trains circulant sans contrôleur, dispositif dit « agent seul », dont l’inspection du travail préconise aujourd’hui la suspension. Mais ils ont tout perdu et voient en prime leurs droits syndicaux drastiquement réduits, comme dans toutes les entreprises. Le retrait apparaît donc comme un ultime réflexe de plus en plus fréquent. Comme le 14 octobre en gare Saint-Lazare, à Paris, à la suite de sept agressions de contrôleurs en l’espace d’un week-end, par des usagers excédés par les transformations et les dysfonctionnements. Refuser de les entendre, c’est aggraver leurs maux.

Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 2 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

À gauche, le goût perdu de la victoire
Parti pris 10 mars 2026

À gauche, le goût perdu de la victoire

À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.
Par Pierre Jacquemain
Mélenchon ou la stratégie du pire 
Parti pris 2 mars 2026

Mélenchon ou la stratégie du pire 

Après des jeux de prononciation visant Jeffrey Epstein puis Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon se retrouve au cœur d’un malaise grandissant. Sans être explicitement antisémites, ces séquences interrogent : à force de flirter avec des codes ambigus, que reste-t-il de l’exigence morale que la gauche revendique. Et à quel prix politique ?
Par Pierre Jacquemain
Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs
Syndicats 26 février 2026

Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs

Ce 25 février, les partenaires sociaux ont trouvé un accord visant à réduire la durée d’indemnisation des chômeurs disposant d’une rupture conventionnelle. Une nouvelle réduction des droits sociaux, la sixième depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, validée par certains syndicats réformistes.
Par Pierre Jequier-Zalc
Inondations : réparer ou prévenir ?
Parti pris 25 février 2026

Inondations : réparer ou prévenir ?

Alors que l’extrême droite impose ses thèmes dans le débat public, des inondations historiques frappent la France dans une indifférence inquiétante. Ces catastrophes, loin d’être de simples aléas, révèlent nos choix politiques, nos renoncements et l’urgence de changer de modèle.
Par Pierre Jacquemain