La fabrique du consentement sexuel

Les réponses collectées par la récente enquête #NousToutes éclairent la prédominance d’une sexualité subie par les femmes. Des militantes soulignent l’urgence d’une réflexion intersectionnelle.

Chloé Dubois (collectif Focus)  • 11 mars 2020 abonné·es
La fabrique du consentement sexuel
© Manifestation à Toulouse, le 24 novembre 2018, contre les violences sexistes et sexuelles. Alain Pitton/NurPhoto/AFP

Au terme « consentement » « nous préférons l’expression d’une volonté explicite », précise d’emblée Vanessa. Membre de l’association « féministe radicale et révolutionnaire » FièrEs, la militante aspire à un changement total de regard sur la sexualité et remet en question le mot même de « consentement », symptôme d’un modèle à anéantir : celui des vieilles normes hétéro-patriarcales qui ne permet pas aux femmes « d’avoir un rapport à la séduction ou à la sexualité qui soit volontaire et conquérant », mais passif, « subordonné » aux hommes, qui « désirent et obtiennent ».

« Dire oui, ce n’est pas suffisant si nous n’avons pas la place de prendre en considération tout le reste, renchérit Rachel, également militante de FièrEs. Dire oui, ce n’est pas non plus suffisant si nous n’avons pas pu déconstruire des années d’éducation à une sexualité subie, ni nous défaire des injonctions du type : “Il faut le faire, donc je le fais.” Et pour faire ce travail, il nous faut ne pas être seules. » Finalement, c’est toute une culture du consentement qu’il reste à réinventer, afin de réapprendre à chaque personne, et en particulier aux femmes, à « remettre leur désir en action à chaque instant de la relation sexuelle ».

À l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, les deux militantes représentent leur association au Village des féminismes, organisé à l’initiative du collectif afroféministe Mwasi, au Centre international de culture populaire (CICP) de Paris. Aux côtés d’une cinquantaine d’autres structures, les participant·es n’ont qu’un seul mot d’ordre : « Sortir de l’effroi » et, pour cela, « ne surtout pas être raisonnables ». Les violences policières du 7 mars contre les manifestantes de la marche nocturne organisée à Paris, la remise d’un César à Roman Polanski ou la publication des résultats de l’enquête du collectif féministe #NousToutes sur le consentement sexuel sont encore dans tous les esprits.

Prise de conscience collective

À l’origine de cette étude lancée sur les réseaux sociaux le 7 février, Léonor Guénoun, membre de #NousToutes, témoigne d’une certaine urgence. « Nous voulions alerter depuis longtemps sur les problématiques liées au consentement, explique la militante. Tout s’est accéléré fin janvier, lorsque Caroline De Haas et moi avons voulu répondre aux questions de nos abonnées relatives aux violences sexistes et sexuelles sur Instagram. Nous nous attendions à des interrogations autour du délai de prescription ou des moyens de trouver un·e avocat·e. Au lieu de ça, nous avons reçu une avalanche de questions sur le consentement, certaines très difficiles à lire. » En réaction, le collectif diffuse un questionnaire censé éclairer la réalité du consentement sexuel et participer à une prise de conscience collective.

En dix jours, l’étude permet de recueillir les réponses de 96 600 femmes, dont 75 % ont moins de 35 ans. Selon ces données, neuf femmes sur dix ont déjà ressenti une pression de la part d’un partenaire pour avoir un rapport sexuel. 70 % ont déjà eu des rapports sexuels, sans pression de leur partenaire, alors qu’elles n’en avaient pas envie. Mais, aussi, 53 % des femmes interrogées disent aussi avoir fait l’expérience d’un rapport sexuel avec pénétration non consenti, avec un ou plusieurs partenaires.

Pour le collectif, ces chiffres montrent que « nous ne pourrons pas construire une société d’égalité entre les sexes si le corps des femmes est nié, si leurs désirs sont ignorés de leurs partenaires ou d’elles-mêmes, si elles ne sont pensées dans la sexualité que comme objets et non comme sujets ». « Nous ne prétendons pas que notre enquête a une valeur scientifique, continue Léonor Guénoun. Mais ces résultats doivent alerter les pouvoirs publics sur ce que vivent les femmes quotidiennement. C’est pourquoi nous demandons notamment au gouvernement de lancer une grande enquête représentative sur le sujet et que des ateliers obligatoires d’éducation à l’égalité et au consentement soient mis en place dès le primaire et à tous les niveaux de la scolarité. »

Mais au cœur de cette enquête, de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que cela nous dit du consentement dans le cadre d’une relation consentie ? Pour la militante, il s’agit de donner des pistes de réflexion sans imposer de définition arbitraire et définitive, qui prendraient notamment en compte les débats suscités autour du désir. Le désir est-il donc nécessaire pour consentir ? Accepter une relation sexuelle sans désir, qu’est-ce que c’est ?

Consentement sans désir

Dans son ouvrage Trouble dans le consentement, la sociologue Alexia Boucherie s’intéresse précisément aux problématiques soulevées par le consentement, en dehors du prisme du viol. Pour elle, il doit être envisagé comme une réponse libre et éclairée à une proposition, sans que soit forcément mobilisée la notion de désir. « Lire les résultats de cette enquête sous le prisme du viol fait perdre en compréhension sur ce qui fait la complexité de la sexualité et des normes qui y sont associées, explique la chercheuse et militante queer_. Mon propos est, au contraire, d’interroger les relations sexuelles acceptées ou proposées, donc_ a priori consenties, mais dont les acteurs et actrices disent qu’elles n’étaient pas motivées par du désir sexuel. » Dans cette perspective, quels sont les multiples facteurs qui poussent une personne à proposer ou à accepter des relations sexuelles non désirées ?

Dans ces relations consenties mais non désirées, la sociologue distingue trois modèles. Le premier est fortement corrélé à l’adhésion que les personnes ont aux normes de genre : qu’est-ce qu’une femme, ou un homme, doit faire dans sa sexualité ? Qu’est-ce que l’on attend du corps d’une femme, ou d’un homme, durant une relation sexuelle, ou dans sa proposition d’un acte sexuel ? « Plus les personnes adhèrent à un schéma hétéro-normatif et patriarcal, plus elles vont se contraindre à avoir des relations en fonction des attentes suscitées par ces modèles », résume Alexia Boucherie. La sociologue observe également la poursuite de l’imaginaire autour du « devoir conjugal » – terme retiré de la loi en 2010 –, c’est-à-dire l’obligation implicite que ressentent les couples d’avoir des rapports réguliers. « Au sein d’une relation conjugale, d’autant plus entre partenaires hétérosexuel·les, une sexualité quantitative et qualitative est attendue » et parfois même exigée, décrypte la chercheuse. Pour preuve, les couvertures de magazines féminins qui ne cessent de délivrer commentaires et conseils sur « comment entretenir la flamme ». Alexia Boucherie relève aussi l’importance de l’argument « c’était pour faire plaisir à l’autre ».

À travers ce travail d’analyse mené sous la variable du genre, l’autrice a souhaité évacuer certains questionnements qui pouvaient « brouiller » une prise de conscience individuelle sur le consentement de chacun·e. Pour elle, la question n’est pas : « Si on ne sait pas pourquoi on a consenti, est-ce un viol ? » « En tant que militante, j’aimerais que nous ne fassions du sexe que par envie, reprend Alexia Boucherie. Mais si la personne a dit oui et n’a pas changé d’avis au cours de la relation, on est dans un rapport consenti. Le viol est une catégorie juridique définie par la contrainte. » Alors plutôt que de « criminaliser des constructions sociales », la sociologue a souhaité comprendre les mécanismes des rapports de force qui poussent les personnes à consentir à un rapport pour d’autres raisons que le désir : « Ce qui est important, c’est d’en être conscient·e et de développer des outils pour reconnaître si, oui ou non, il y a de la violence. Et dans ce cas, s’autoriser à refuser la relation. »

Repolitiser le consentement

Au CICP, Claire, du collectif Irrécupérables – engagé contre « les récupérations capitalistes, racistes et classistes des luttes LGBTQI et féministes » –, pense elle aussi la problématique à l’aune de la pluralité des rapports de pouvoir. « Parler du viol, ce n’est que la pointe de l’iceberg, souligne la militante féministe. La réflexion autour du consentement doit être repolitisée et traitée de manière intersectionnelle. Parce que nous n’avons pas tous et toutes les mêmes raisons de consentir, et cela ne concerne pas que les relations hétérosexuelles ou les relations intimes. Je pense notamment aux travailleur·ses du sexe, pour qui la problématique est professionnelle, mais aussi aux relations homosexuelles. En tant que lesbienne élevée dans une société patriarcale, j’ai moi aussi des privilèges à déconstruire et nous ne sommes pas à l’abri des rapports de domination. »

Amar, secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel (Strass), regrette de son côté que les professionnel·les du travail du sexe ne soient pas consulté·es sur ces problématiques et dans le cadre de ces études, qui relèvent pourtant de leurs conditions de travail. « Nous sommes considéré·es par essence comme des victimes qui ne peuvent pas consentir, puisque nous exercerions forcément ce métier par désespoir ou précarité, dénonce Amar. Au contraire, la notion de consentement sexuel est très claire pour nous, puisqu’elle est encadrée par des contrats qui fixent nos tarifs, nos pratiques et nos conditions sanitaires. » Selon la travailleuse du sexe, l’État est d’ailleurs le principal responsable de la dégradation de leurs conditions de travail, puisqu’il « nous enlève notre possibilité de consentir » via un arsenal législatif très contraignant, qui permet aux clients de négocier de plus en plus souvent les conditions énoncées plus haut, garantes de leur consentement.

Comme d’autres, Amar croit en la nécessité « d’un gros travail théorique sur cette notion, que nous devons repenser en prenant en compte la multiplicité des parcours professionnels, des parcours de vie et des parcours affectifs de chacun·e », puisque « ce n’est ni à l’État, ni aux féministes institutionnelles ou abolitionnistes de définir les contours de notre consentement ». Sur cette même ligne, Youssef, coordinatrice de toutes les questions en lien avec les luttes LGBT+ au sein de l’association Saint-Denis ville au cœur, soulève une question de taille en ce jour de lutte pour les droits des femmes : pourquoi ne pas politiser le consentement en l’envisageant comme un pacte social ?