À Lille, l’impunité policière déconfinée

Dans la métropole du Nord, les contrôles de jeunes se sont multipliés, nourrissant des sentiments d’injustice et de colère.

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Tirs de mortier d’artifice (1), incendies de voitures, affrontements… Depuis le week-end du 18 avril et l’incident impliquant un motard et la police à Villeneuve-la-Garenne, de nombreux heurts entre jeunes et forces de l’ordre ont eu lieu dans plus de trente villes de France. C’est le cas à Lille et dans sa métropole, où, en deux semaines, une vingtaine de personnes ont été interpellées. Pour les acteurs de terrain interrogés, ces explosions de colère ne sont pas uniquement le résultat de ce qui s’est passé dans la ville des Hauts-de-Seine, mais le fruit d’un mal plus profond : conditions de vie précaires, frustrations, dialogue rompu entre policiers et jeunes… Autant de problèmes préexistants qui ont été exacerbés par le confinement, à l’instar des violences policières, plus fortes et plus visibles depuis le début de la crise sanitaire.

« Ici, on craint plus la police que le virus »

Dans la presse comme sur les réseaux sociaux, les témoignages d’abus de pouvoir, de verbalisations pour des motifs obscurs, voire de brutalités policières, pleuvent depuis le 17 mars. « Les policiers contrôlent non-stop et verbalisent à la pelle dans le quartier, soupire Samir*, un trentenaire vivant seul près de la place du marché de Wazemmes, à Lille. Ici, on craint plus la police que le virus. Les agents sont plus nombreux que d’habitude. Ils arrivent comme des cow-boys. Ils te tutoient direct, te parlent mal. Ça peut déraper à tout moment. »

Au Faubourg-de-Béthune, le plus petit et modeste quartier de Lille, c’est le contrôle d’un groupe de jeunes qui a mal tourné dès les premiers jours du confinement. Alors que l’un d’entre eux n’avait pas le précieux sésame, le ton est vite monté, les insultes ont fusé. Un « grand » s’est interposé pour calmer le jeu. Résultat : «48 heures en GAV [garde à vue] pour outrages. » Comme l’indique son procès-verbal de comparution immédiate, le jeune homme, au RSA, a également écopé d’une amende de 250 euros et de 140 heures de travaux d’intérêt général, qu’il a encore du mal à digérer.

À Roubaix, en plus des verbalisations, un mineur affirme avoir reçu « des claques » par un agent de la Bac (brigade anticriminalité), qui lui aurait reproché d’être sorti plusieurs fois de chez lui sans attestation. «Je comprends pour les amendes. Mais pour le reste, qu’est-ce que je peux bien faire ? demande l’adolescent. C’est ma parole contre celle du flic, on sait déjà qui le tribunal va croire. » Dans la ville voisine, Tourcoing, un jeune rapporte avoir été frappé au sol par des policiers dans la soirée du 22 avril, dans le quartier de la Croix-Rouge. Un peu plus tôt ce soir-là, les forces de l’ordre sont alertées pour des feux de poubelle et une tentative d’incendie à l’école Chateaubriand. « En les voyant, j’ai fait demi-tour par réflexe. Ils ont cru que je participais aux violences alors que je voulais juste rentrer chez moi. C’est allé très vite, je n’ai même pas pu prononcer un mot qu’ils m’avaient plaqué, fouillé, frappé. Puis ils sont repartis aussitôt. » Une version appuyée par deux témoins interrogés.

Pour Mathieu Rigouste_, chercheur indépendant en sciences sociales et militant, « le système des violences d’État existait avant le confinement et fonctionne de manière encore plus intense, du fait que le rapport de force qui permettait de s’y opposer dans la rue a été bouleversé »_.

« Le contexte actuel donne aux policiers un prétexte supplémentaire pour taper toujours sur les mêmes, souligne Mhamed, 35 ans_. Les habitants ont le sentiment d’être traités comme des menaces plutôt que des victimes de l’épidémie. » Le fondateur de l’association Faubourg d’habitants observe lors de ses rondes quotidiennes dans son quartier « _un jeu du chat et de la souris entre policiers et jeunes » et tente de convaincre ces derniers de rester chez eux afin d’éviter des altercations. « La plupart des agents connaissent les jeunes qu’ils contrôlent, souvent parce qu’ils les ont déjà interpellés et savent qu’ils peuvent être en possession de quelque chose. »

S’ajoutent des mesures de confinement qui renvoient aux conditions de vie précaires des habitants, déjà conscients d’être relégués au rang de citoyens de seconde zone. « On doit faire face à la misère, aux logements exigus et insalubres, à la fracture numérique… avance Aïssatou Diouf, référente jeunesse à la maison de quartier Moulins, l’un des territoires les plus pauvres de France. À six dans un T2, ça ressemble juste à une prison. » Autant de facteurs qui rendent plus difficile un respect strict du confinement.

De nombreuses tribunes interpellent le gouvernement sur la situation et les dérives policières observées dans les quartiers défavorisés. « L’état d’urgence sanitaire ne doit pas être en rupture avec l’État de droit et ne saurait justifier des contrôles discriminatoires ni un recours à la force injustifié ou disproportionné par les forces de l’ordre », dénonce dans un communiqué la Ligue des droits de l’Homme avec 21 autres associations. Le 29 avril, c’est l’Observatoire lillois des pratiques policières (OLPP) qui tire le signal d’alarme par le biais d’une lettre ouverte adressée au procureur de la République de Lille et au préfet du Nord, à qui il est demandé que soient rendues publiques les informations relatives aux « logiques de déploiement policier dans le département » et « au nombre, à la spatialisation et au motif des verbalisations ».

Pouvoir sans contrôle

Bien que le confinement soit globalement respecté dans les quartiers populaires, du côté de la préfecture du Nord on considère ces territoires comme « des points gris », qui nécessiteraient une présence policière plus importante et des contrôles d’attestations accrus. « On intervient beaucoup plus régulièrement dans les quartiers ; dans certains, les mesures ont été plus ou moins comprises, dans d’autres, non. On n’est pas accueillis à bras ouverts. On dérange forcément un peu plus les trafiquants de drogue, les amateurs de rodéo et les personnes qui ont parfois du mal à respecter les règles », avance le commandant de police Mathieu Legrand, chargé de la communication à la direction départementale de la sécurité publique (DDSP). « Bien sûr qu’il y a des secteurs qui sont plus dans la ligne de mire que d’autres, confirme Régis Debut, délégué Unsa police Lille. On patrouille sur des points fixes dans des quartiers dits sensibles parce qu’il n’y a pas lieu de se déplacer dans le centre-ville de Lille », aux rues désertes, d’après lui.

« Il y a cette idée de suspicion préférentielle. Les activités de la police sont orientées vers les publics dont elle-même estime qu’ils sont les plus criminogènes, les plus coupables. Dans la tête de certains policiers, ces personnes résident dans les quartiers », décrypte Julien O’Miel, maître de conférences en science politique et membre fondateur de l’OLPP. Une analyse qui se traduit dans les faits par des sanctions judiciaires. À la permanence pénale du tribunal de Lille, sur la quarantaine de dossiers pour non-respect répété du confinement, plus de la moitié concerne des habitants de Roubaix et de Tourcoing, et une part importante est constituée de Lillois originaires de Moulins et de Lille-Sud. « Ce sont majoritairement des hommes entre 19 et 24 ans, sans emploi, en situation de précarité, précise Me Florian Borg. Certains d’entre eux ont été verbalisés à sept ou huit reprises sur des temps courts. »

Pour faire respecter le confinement, les forces de l’ordre semblent avoir le champ libre. « Verbaliser, c’est un pouvoir qui repose beaucoup sur la subjectivité et qui offre une marge de manœuvre extrêmement importante aux policiers. C’est une forme de justice qui est rendue dans la rue, sans aucun contradictoire et sans la possibilité de se défendre, explique Aline Daillère, juriste et spécialiste des droits humains. Il est quasiment impossible de renverser une accusation qui est consignée dans un procès-verbal. C’est un pouvoir qui s’exerce sans vraiment de contrôle. » Et qui ne cesse de s’élargir depuis dix ans.

Dans les quartiers populaires, le ras-le-bol est général et le sentiment d’une impunité policière s’est renforcé avec le confinement. « On pensait que la police allait nous lâcher, ça a été tout le contraire. Si ça continue, la situation va s’aggraver pour tout le monde », lâche Samir. Côté policier, on craint un embrasement généralisé des cités. «On sent que la tension est bien présente. On surveille ça comme le lait sur le feu, note, fébrile, un agent de police des Hauts-de-France. Faut y aller doucement dans ces banlieues. Personne n’a intérêt à ce qu’elles s’enflamment. »

Ces derniers jours, éducateurs et médiateurs sociaux arpentent les rues pour appeler au calme, à l’instar de Mhamed. « On dit aux petits frères de ne pas cramer les voitures. Des familles ont des crédits à rembourser. Sous la colère, c’est facile de brûler en une journée tout le bois qu’on aura mis une année à ramasser. » Après quelques secondes de réflexion, il précise : « Je me rappelle les émeutes de 2005. J’y ai participé et qu’est-ce qui a changé ? L’histoire se répète, tu prends les mêmes et tu recommences. Sauf qu’à chaque fois, c’est de plus en plus grave. »

(1) Dispositif explosif utilisé en pyrotechnie pour allumer les feux.

  • Le prénom a été modifié.

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