La conscience climatique, une vieille histoire

Depuis quelques années s’écrit une histoire plus longue des savoirs et des politiques du réchauffement climatique. Mais quand aurions-nous pu prendre une autre direction que celle d’une Terre-étuve ?

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Serions-nous depuis 1992 la première génération à enfin prendre conscience du réchauffement climatique et de ses dangers, grâce au Giec (1), aux progrès d’une climatologie équipée de satellites et de super-ordinateurs ? Aurions-nous avant cela altéré les fonctionnements planétaires sans nous en apercevoir, faute des savoirs scientifiques récemment acquis ?

Cette fable est politiquement incapacitante. En nous faisant croire que nous serions écologiquement plus éclairés que les sociétés du passé, elle attribue au savoir scientifique et à la « prise de conscience » le pouvoir magique de nous mettre sur la bonne voie. Or, depuis le premier rapport du Giec en 1990 – déjà « certain » que les émissions humaines de gaz à effet de serre entraîneraient un « réchauffement additionnel » –, le CO2 dans l’atmosphère est passé de 354 à 415 ppm. Le progrès des recherches n’y a pas suffi : il est temps de parler stratégies.

Cette fable est aussi historiquement fausse : ce n’est pas les yeux fermés mais les yeux grand ouverts que notre modernité a altéré la Terre. L’idée que le devenir de la Terre puisse être affecté par l’action humaine est discutée par des humanistes de la Renaissance. Et comme le montrent Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher dans Les Révoltes du ciel (lire pages suivantes), la transformation du climat à l’échelle continentale, voire planétaire, par la déforestation préoccupe fortement les savants et les gouvernants des années 1780-1850. Ce n’est que vers 1890-1950 qu’un âge productiviste a fabriqué « les illusions rassurantes d’un climat à la fois inébranlable et inoffensif », concluent les auteurs.

D’autres travaux sont venus récemment mettre au jour cet autre moment oublié des savoirs climatiques : les années 1960-1980. L’effet de serre – connu depuis le XIXe siècle mais alors jugé bénin – commence à inquiéter les scientifiques à partir des années 1950. Un rapport du comité scientifique de la Maison Blanche affirme, dès 1965, que la hausse du CO2 atmosphérique pourrait « produire des changements mesurables et peut-être marqués du climat » et le président Lyndon Johnson en parle au Congrès. L’alerte se solidifie avec le rapport du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur l’impact humain sur le climat, de 1971, puis celui de l’Académie américaine des sciences, de 1979, estimant déjà qu’un doublement de la teneur en CO2 par rapport à l’ère préindustrielle correspondrait à un réchauffement de 1,5 à 4,5 °C. En France, la Datar écrit dès 1972 que « nous en savons assez aujourd’hui de la théorie du climat et de la construction de modèles climatiques pour voir que l’homme peut fort bien provoquer des changements de climat ».

Plus intéressant encore, on sait maintenant par l’exhumation de leurs notes et documents internes combien les multinationales – pétrolières et automobiles notamment – suivaient de près la question du réchauffement climatique. À la fin des années 1960, l’American Petroleum Institute commande des études universitaires, qui lui confirment la gravité du phénomène. Les dirigeants d’Exxon sont avertis dès juillet 1977 que « l’humanité influence le climat global ». En 1979, Exxon conduit d’importantes recherches climatiques et élabore des scénarios énergético-climatiques… qui lui permettent de mesurer combien la sortie des énergies fossiles affecterait son business. Une enquête parue le mois dernier montre que Ford, dès 1956, et General Motors, dès les années 1970, savaient aussi. Les General Motors Laboratories mettent plusieurs chercheurs sur le réchauffement climatique et sur la possibilité de le limiter par l’action des aérosols et la dynamique des nuages. Mais la recherche de Ruth Reck, l’une de ces scientifiques, douche ces espoirs : l’effet de serre n’est pas limité par l’albedo des nuages et General Motors, par communiqué de presse, affirme en 1979 que « l’impact de l’effet de serre lié au dioxyde de carbone sur le climat de la Terre pourrait être plus compliqué que prévu ».

Pourtant, dans la seconde moitié des années 1980, ces mêmes compagnies multinationales enterrent ces recherches et changent de discours. Face au danger de voir leur profitabilité réduite par des politiques internationales de maîtrise des émissions de gaz à effet de serre, elles fondent, en 1989, la Global Climate Coalition, vaste opération de déni climatique et de lobbying. Ruth Reck est remerciée par General Motors, tout comme bien des chercheurs des programmes climat d’Exxon.

Là encore, une histoire de perte de savoirs, de déni de réalité par des dirigeants mus par le profit, plutôt qu’une fable de progrès des savoirs et de prise de conscience.

(1) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Christophe Bonneuil Directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherches historiques (EHESS).


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