Le Gosplan climatique des libéraux

Ce n’est pas la prétendue « science économique » qui nous sortira du marasme environnemental, car elle est incapable de faire place à l’imprévisible, au non-maîtrisable et au non-quantifiable.

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La « science économique » officielle, après avoir disparu des écrans, retrouve sa mission et entre résolument en campagne électorale. Elle a son mot à dire sur la planification écologique. Soyons charitables, l’écologie n’a jamais été son fort. Au mieux, quand il en est question, les pollutions et les dégradations ne sont que de vagues « externalités » à traiter comme les autres. La « crise » écologique tient des insuffisances d’un marché à perfectionner. Mais cette fois une opportunité se fait jour. Tous ces désordres pourraient donner une nouvelle impulsion, sinon à une pensée déjà achevée, du moins au projet inachevé de formatage économique du monde. Un monde dessiné de pseudo-concepts répétés en boucle, comme « immunisés contre la contradiction », selon l’expression heureuse de Marcuse, du développement durable à la croissance verte et inclusive, de l’atome pacifique au charbon propre, de la transition à la résilience.

Après avoir renvoyé la planification économique au feu Gosplan du capitalisme étatique, voilà ces « scientifiques » qui empruntent les voies d’un plan écologique qui s’apparente à un Gosplan de marché, à un art de gouverner économique avec un État sous surveillance des marchés. Un « style économique » cher aux ordolibéraux (1), qui rangeaient le rapport Beveridge et le New Deal de Roosevelt dans les ferments d’un totalitarisme de type allemand.

Les désastres écologiques, imputés à des défauts de la rationalité humaine, se poursuivront.

Ces « scientifiques » ont imputé l’échec du Gosplan soviétique à l’État. Alors, au lieu des États soviétiques, guidés par une idéologie, c’est le marché qui doit organiser, veiller et corriger, selon les principes d’une « science » économique neutre dont ils sont les dépositaires et les missionnaires. Et voilà rejouée la scène d’une opposition entre État et marché, dont une des vertus est de masquer toute l’ingénierie, la planification et la bureaucratie nécessaires au fonctionnement du marché, sans compter le pouvoir répressif quand l’aspiration démocratique devient un obstacle à la réalisation du plan. Il est vrai, les économistes officiels ne peuvent imputer la faillite des Gosplan à la concentration des pouvoirs économiques ou à la confusion des pouvoirs économiques, « scientifiques » et politiques, tant ce monde est le leur.

Ainsi, le Gosplan néolibéral entend bien mettre le climat sous surveillance du marché. Nous savons que pour les plans soviétiques, précisément chiffrés, leur réalisation quantitative était devenue la finalité, l’impératif, quelle que soit la distance vis-à-vis du réel, qui devait s’adapter aux chiffres. Le plan pouvait inverser le sens du courant d’un fleuve si les besoins d’irrigation, chiffrés et planifiés, l’exigeaient. Ce sont les mêmes aberrations en matière de climat que nous promet le Gosplan néolibéral. L’objectif affiché est la neutralité carbone en 2050. Sans entrer dans la discussion sur cette neutralité, selon laquelle nous pouvons continuer à émettre à condition de compenser, la focalisation sur un objectif, avec une variable – la tonne de carbone émise ou « évitée » –, engage à une planification guidée par des montagnes de calculs, par une ingénierie statistique dépouillant le réel de sa complexité, des multiples interdépendances et de sa part non maîtrisable, extérieure aux plans humains. Il en découle l’énoncé de solutions comptables qui, mises bout à bout, devraient faire le compte pour 2050 mais aussi pour les échéances intermédiaires. Le plan sera réalisé, l’idéologie économique validée, et les désastres écologiques, imputés à des défauts de la rationalité humaine, se poursuivront.

Si nous avons besoin aujourd’hui d’une planification, c’est pour dessiner un horizon de sortie du désastre déjà en cours, pour organiser, avec des politiques publiques, la retraite au lieu de la fuite en avant, pour appuyer et faire grandir les résistances et les dissidences. Il ne s’agit pas d’opposer au plan du marché un simple contre-plan étatique, et de rejouer la scène de l’opposition État/marché avec les mêmes acteurs dans des rôles permutables. D’autant qu’il s’agit aussi de faire place à l’imprévisible, au non-maîtrisable et au non-quantifiable. Le vivant n’est pas planifiable. C’est l’enseignement des sciences du vivant, c’est l’expérience quotidienne de communautés qui affrontent les monstres écologiques et politiques accouchés du capitalisme, d’État ou de marché, et qui prolifèrent.

(1) Naissance de la biopolitique, Michel Foucault, Gallimard, 2004, p. 107-109.

Par Geneviève Azam Membre d’Attac.


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