Docteur Dupond et Mister Moretti

Près de neuf mois après son arrivée à la Chancellerie, « l’Ogre des prétoires » s’est mué en un bien docile ministre. Il faut croire que la peur du vide enferme jusqu’aux plus affranchis.

On dit que la déception est à la hauteur de l’espoir. À la nomination d’Éric Dupond-Moretti, le 6 juillet 2020, le sentiment de surprise concurrençait, chez ses confrères pénalistes, celui de la joie et de la fierté. Conscients de la difficulté de l’exercice et de la nécessité pour le nouveau ministre de mettre un peu d’eau dans ce petit rouge qu’il aime tant, les pénalistes étaient portés par une espérance plus ou moins étendue, suscitée par la figure de leur confrère et les convictions qu’il portait.

Ce fils d’un ouvrier du Nord et d’une femme de ménage d’origine italienne clamait, à sa prise de poste, que son ministère serait « celui de l’antiracisme et des droits de l’homme », qu’il souhaitait être « le garde des Sceaux qui portera enfin la réforme du parquet tant attendue » avant de rassurer les magistrats – ses ennemis de toujours : « Je ne ferai de guerre à personne. » Mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Outre le déclenchement quasi instantané d’une enquête contre trois magistrats du parquet national financier pour une affaire de fadettes dans laquelle Me Dupond-Moretti était impliqué, il abandonne toute velléité de réformer le parquet. Puis, petit à petit, les choses vont de mal en pis.

En totale contradiction avec ses positions antérieures, il défend des mesures de sûreté pour les auteurs d’infractions terroristes présentant une « particulière dangerosité ». Une « peine après la peine », hurlent ses confrères. Alors que l’avocat star crachait sur la « dictature victimaire de l’émotion », leministre devient très réactif aux affaires médiatiques. Il plaide ainsi la prescription « glissante », qui permet de rouvrir des dossiers de crimes commis par un même auteur. « C’est une remise en cause fondamentale de tout ce pour quoi on se bat depuis des années ! s’étouffe un ténor du barreau. Ça m’a choqué ! »

L’ancien ardent protecteur du droit de la défense a aussi voulu imposer la visioconférence à la justice pénale. Après une levée de boucliers des avocats et des magistrats, la mesure est retoquée par le Conseil d’État pour… entrave au droit de la défense. Humiliant camouflet. Mais peu lui importe, le voilà qui reprend à son compte le projet de code pénal des mineurs. Celui-ci, applaudi par Marine Le Pen, divise la procédure en deux jugements – l’audience de culpabilité doit se tenir dans les trois mois après l’interpellation, l’audience de sanction dans les neuf mois suivants. « Un délai contraint qui ne donne le temps ni aux avocats de préparer leur défense, ni au juge d’apprécier la personnalité de l’enfant », s’étrangle Ugo Bernalicis, député de La France insoumise (LFI). Mais le ministre veut juger vite et écouler les stocks. Des mots qui faisaient bondir le pénaliste.Le député comprend rapidementqu’« on n’allait pas pouvoir compter sur ses convictions passées ».

« Le terreau sécuritaire est incroyablement fertile à l’approche de toute élection… »,fustigeait l’avocat. Le garde des Sceaux, lui, s’en repaît. « Il s’est renié et c’est d’autant plus choquant que c’est lui, se désole Marie-Alix Canu-Bernard, avocate pénaliste. Il se persuade que son action est cohérente avec ce qu’il était avant. »

Mais il est tout de même un reniement plus douloureux que les autres : la cour d’assises et son jury populaire. Cette justice criminelle qui l’a fait naître. Qui l’a forgé. Façonné. Quelques jours avant sa nomination, il soufflait de déception devant la mort annoncée de cette juridiction d’essence populaire. Devenu ministre, il signe lui-même l’extension des cours criminelles départementales – où cinq juges professionnels remplacent le jury composé de simples citoyens – pactisant ainsi avec la faucheuse de ses nourriciers. « On savait que les cours criminelles allaient être élargies, se désole un ténor. Mais que lui soit obligé de l’assumer… » Depuis, le ministre ne peut s’empêcher de clamer qu’il va sauver la cour d’assises et son jury populaire. Les renforcer. Qu’il y réfléchit. Qu’il proposera une loi au printemps. « Il doit être sacrément torturé », pense Ugo Bernalicis. Le député de LFI s’engueule régulièrement avec le ministre en séance parlementaire. « Je crée des incidents : je fais du Éric Dupond-Moretti, avoue-t-il. Il ne supporte pas d’être le procureur et d’avoir en face de lui des avocats. Il me poursuit dans les couloirs de l’Assemblée en hurlant : “Comment fait-on pour vous faire taire, c’est insupportable !” » L’imite-t-il en pouffant, comme on imite un vieux professeur qui croit encore à son autorité déclinante ?Éric Dupond-Moretti est-il devenu son pire ennemi ?

Au diable la morale !

Ce « grand délinquant par procuration », comme le décrit un avocat lillois qui l’a connu à l’université, défenseur des pires, aurait pu écrire ces lignes de Joseph Kessel : « Leurs instincts débridés, déchaînés, leurs frénésies à ne connaître pour leur désir, leur plaisir, leur défi au destin, ni convention, ni loi, ni limite, je les portais bien dans mon sang. » L’avocat des débuts vomissait de trac avant l’audience. Mais le prédateur goûta à l’élan libérateur de son personnage et trouva quelque délice à s’attaquer à des proies choisies avec soin. Les plus faibles. Ceux dont il perçoit instinctivement les failles. Tourner autour. Les sentir. Grogner. Hurler. Mordre. Ne plus lâcher. Se délecter de l’agonie. De sa victoire prochaine sur eux. S’en nourrir. Fuir quand l’échec s’annonce. Et au diable la morale !

C’est de cette outrance, maniée avec talent, qu’il a tiré sa gloire, parfois au prix d’une cruauté dont l’éthique judiciaire a du mal à se remettre. Dans l’affaire d’Outreau, qui sanctifie médiatiquement l’avocat, Éric Dupond-Moretti chasse en meute.

Il reste 62% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.