Au menu : climat à la sauce libérale

Les économistes auteurs du rapport Blanchard-Tirole anticipent que la croissance pourra compenser les dégradations.

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La commission présidée par Olivier Blanchard et Jean Tirole a rendu son rapport en juin dernier. Commandé par Emmanuel Macron, ce rapport devait dire comment relever trois défis du XXIe siècle : le réchauffement du climat, les inégalités et le vieillissement démographique. Les deux présidents et les économistes Christian Gollier et Mar Reguant, chargés de traiter du climat, font le pari que le marché est capable de remédier à ses propres défaillances si on impose une taxe carbone, parce que l’augmentation des prix des produits carbonés relativement aux produits non carbonés entraînera nécessairement une modification des comportements pour émettre moins de gaz à effet de serre. Les avertissements lancés par le Giec avant que le climat ne s’emballe semblent pris au sérieux : il est urgent de préserver le « bien commun ». Cependant, trois éléments, au moins, font douter de la pertinence des affirmations de la commission.

Premièrement, la croyance en la capacité du mécanisme des prix pour réaliser des transformations structurelles est démentie par l’histoire : c’est l’inverse qui est vrai, l’évolution des structures économiques est suivie de celle des prix. À l’avenir, il faudra taxer le carbone émis, mais un prix unique de celui-ci à l’échelle mondiale ne peut pas être supporté par les pays du Sud, au vu des inégalités de développement.

Deuxièmement, même si la commission reconnaît que la mise en place d’une taxe carbone doit être accompagnée de mesures d’aides aux plus pauvres pour la faire accepter socialement, les politiques publiques doivent être conduites à l’aune d’une analyse en termes de coûts/bénéfices. Or celle-ci suppose d’évaluer coûts et bénéfices avec un taux d’actualisation dont le principe est de diminuer la valeur actuelle des biens futurs d’autant plus qu’il est élevé, donc de déprécier notre jugement sur le bien-être des générations à venir. Les experts indiquent un taux d’actualisation de 2 à 3 % par an, voire 4 %, comme le modélisait naguère un autre économiste néoclassique, William Nordhaus, pour qui un réchauffement planétaire de 3,5 °C serait « optimal », car on aurait, par le miracle d’un calcul avec un fort taux d’actualisation, de moindres efforts à fournir pour préparer un futur vivable.

Ne serait-ce pas un suicide collectif ? La réponse du rapport Blanchard-Tirole est d’anticiper que les générations futures seront plus riches que celles actuelles grâce à la poursuite d’une forte croissance économique et qu’elles pourront compenser toutes les dégradations, dont celles du climat, grâce au progrès technique. Ces économistes sous-estiment ou ignorent les risques de profondes perturbations des équilibres planétaires de tous ordres. Aveuglement ou cynisme ? Un peu des deux sans doute. Comment en serait-il autrement puisque les économistes de la commission restent prisonniers de la cage qu’ils ont cadenassée en refusant d’adjoindre les réflexions de chercheurs d’autres sciences sociales ? Olivier Blanchard, Jean Tirole et leurs collègues enfermés dans cet entre-soi nous disent : « Vous prendrez bien un peu plus de climat réchauffé à la sauce libérale ? »

Par Jean-Marie Harribey Membre du conseil scientifique d’Attac.


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