À Mauzé-sur-le-Mignon, des « bassines » sources de discorde

Dans les Deux-Sèvres et en Charente-Maritime, un projet de captation et de stockage d’eau destiné à l’irrigation suscite la colère, à l’heure où les sécheresses se multiplient.

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Les jeux de mots sur les pancartes étaient inspirés. « Eau voleur », « Apocalypse Eau », « Rage Against The Bassines »… Samedi 6 novembre, 3 000 personnes se sont rassemblées à Mauzé-sur-le-Mignon, commune de 2 800 habitants située à la lisière des Deux-Sèvres et de la Charente-Maritime. Originaires du coin, de Bretagne ou même d’Alsace, elles ont répondu à l’appel des collectifs Bassines non merci et Soulèvements de la Terre, ainsi que du syndicat agricole Confédération paysanne, pour lutter contre le projet de création dans les environs de 16 « mégabassines ». Ou « réserves de substitution d’eau » expression que leur préfèrent leurs défenseurs – dont l’objectif est de stocker de l’eau pour faciliter l’irrigation des cultures en plein été, alors que les sécheresses se multiplient.

Des réserves d’eau pour l’agriculture, il en existe déjà en France depuis plusieurs années. L’ancienne région Poitou-Charentes en est l’une des promotrices de longue date. Plusieurs d’entre elles barrent déjà l’horizon normalement infini de ce territoire plat, où s’étendent d’immenses surfaces agricoles. Quatre-vingt-treize nouveaux projets de bassinessont même prévus dans cette région, dénombrent les opposants. Leur gigantisme interpelle : d’impressionnantes piscines de 15 mètres de profondeur, de 8 à 18 hectares de surface (l’équivalent de 7 à 26 terrains de football). Soit des dizaines de milliers de mètres cubes d’eau stockés et des dizaines de milliers d’euros d’argent public investis. Surtout, leur fonctionnement diffère : il ne s’agit plus seulement de récupérer de l’eau de pluie, mais d’aller pomper jusque dans les nappes phréatiques. Une hérésie, pour les opposants.

Sur l’estrade du kiosque du champ de foire, le 6 novembre, la colère était donc palpable contre l’accaparement de ce « bien commun » que constitue l’eau et contre ces projets « qui favorisent l’agriculture intensive », à reboursde « l’urgence écologique », s’exclamait Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne. À l’issue d’une mobilisation fin septembre, les militants étaient parvenus à interrompre le chantier d’une bassine en construction. Pour ce rassemblement, les organisateurs souhaitaient continuer d’amplifier leur lutte et poser d’autresactes forts_._ C’était compter sans une interdiction de défiler et d’accéder aux zones des bassines environnantes, décrétée par la préfecture deux jours plus tôt. Qu’à cela ne tienne, aux prises de parole a bien succédé une « balade » en compagnie de tracteurs dans les rues de Mauzé-sur-le-Mignon.

80 % des prélèvements en eau par l’agriculture sont destinés à l’irrigation… de 5 % des surfaces.

Ou devrait-on dire Mauzé-sur-Bassines ? Une banderole immense déployée sur le fronton de la mairie a rebaptisé la commune. Car le Mignon, affluent de la Sèvre niortaise, ne s’écoule plus dans le bourg. Fabienne, une habitante, interpellait les manifestants dans le cortège : « Venez voir, la rivière est à sec ! Et on n’a pas encore les bassines ! » Dans son lit, on pouvait en effet se déplacer sans mouiller le bout de ses chaussures. Nous sommes pourtant à proximité du Marais poitevin, la deuxième plus grande zone humide de France. C’est-à-dire un territoire accueillant une -biodiversité à la richesse exceptionnelle, mais de plus en plus fragilisé.

Le soleil était généreux en cette journée d’automne et la foule pleine d’entrain. Les organisateurs ont finalement pris la direction d’une deuxième réserve déjà en état de fonctionnement, à quelques dizaines de minutes de marche. Les survols d’hélicoptères et les jets de lacrymogènes n’auront pas suffi à arrêter les manifestants, qui ont franchi la clôture l’entourant et grimpé sur son promontoire. Plusieurs d’entre eux se sont mis à lacérer la bâche qui tapisse la cavité, afin de mettre cette « bassine » hors d’usage. La pompe qui servait à piocher dans la nappe phréatique a aussi été démontée. Une victoire pour les organisateurs. « Le nom qu’on doit donner à cette bassine, c’est celui de bassine de la honte, a déclaré à la foule un paysan local visiblement ému. Elle est totalement illégale, elle a été condamnée à plusieurs reprises par la justice, et chaque année le préfet donne des dérogations pour qu’elle soit à nouveau remplie. »

Tribunal administratif

De quel côté est donc le droit ? Si plusieurs collectifs et associations s’agitent contre ces « mégabassines », c’est parce que la plupart d’entre elles ne devraient pas être officiellement en état de fonctionnement ou en chantier. La construction de la « bassine de la honte », située à Cramchaban, a été autorisée en 2008 avec celle de quatre autres réserves. C’est à cette époque que Patrick Picaud, actuel vice-président de Nature environnement 17, s’est engagé. Dès le début, son association a attaqué en justice l’arrêté préfectoral autorisant la construction de la bassine, alors retoqué en raison de nombreux vices vis-à-vis du code de l’environnement. « On craignait que ces bassines ouvrent la voie à d’autres dans la région, on a eu raison de se méfier », retrace-t-il.

Las, sans attendre la fin des recours, les bassines sont construites et commencent à être utilisées. Or « il est très difficile de faire détruire un ouvrage, surtout lorsqu’il a été conçu avec de l’argent public », résume, dépité, Patrick Picaud. Un état de fait s’est donc installé, soutenu par la préfecture, qui prend plusieurs arrêtés pour régulariser la situation. On y parle d’un projet qui « va contribuer à une gestion équilibrée de la ressource en eau » et dont « les incidences sont compatibles avec les enjeux environnementaux ». Sans relâche, Nature environnement 17 réclame une annulation en justice au vu d’une étude d’impact considérée comme « insuffisante ». Le tribunal administratif de Poitiers lui donne raison en 2018. La procédure en appel – toujours en cours – réclame aux agriculteurs associés de régulariser les vices constatés.

Pour y veiller, une nouvelle enquête publique a été diligentée en septembre. Ses conclusions, rendues deux jours avant la manifestation du 6 novembre, vont dans le sens des militants, avec un avis défavorable. « Le complément effectué n’apporte aucun élément de réponse pour expliquer les assecs en période hivernale, qui est la période de recharge de la nappe », soulève notamment la commissaire enquêtrice. Aucune évaluation non plus de l’impact de ces pompages sur la faune piscicole. Reste à attendre la décision de la cour administrative d’appel, qui doit statuer à partir de cette enquête d’ici à la fin de l’année.

Il ne s’agit plus seulement de récupérer de l’eau de pluie, mais d’aller pomper jusque dans les nappes phréatiques. Une hérésie, pour les opposants.

Pour les 16 « mégabassines » autour du Mignon et de la Sèvre niortaise, c’est la même chose. Le projet initial remonte à 2011, avec 19 réserves prévues. L’autorisation de construction obtenue en 2017 a aussitôt été combattue. En justice d’une part, avec un premier jugement obligeant à revoir leur nombre à la baisse. Puis un deuxième, rendu en mai dernier, estimant que 9 des 16 réserves sont surdimensionnées. Une procédure est aussi engagée au niveau européen pour vérifier la conformité de ces chantiers avec neuf directives, dont celle sur l’eau, ainsi qu’une nouvelle action en justice portant sur les insuffisances des études d’impact, encore. Entre-temps, la lutte a aussi investi l’espace public en 2017, avec la création du collectif Bassines non merci et ses premières mobilisations. Malgré cette agitation, certains chantiers ont quand même débuté.

« Zone interdite »

Pendant que les militants anti-bassines étaient rassemblés dans le bourg de Mauzé-sur-le-Mignon le 6 novembre, les syndicats agricoles FNSEA et Jeunes Agriculteurs (JA) avaient, eux, appelé à visiter l’un de ces chantiers. Celui qui avait été mis à l’arrêt lors de la mobilisation du 22 septembre. L’un de ceux qui se situent sur la « zone interdite » de l’arrêté préfectoral publié deux jours plus tôt. Bassines non merci et la Confédération paysanne dénoncent un « passe-droit » accordé aux pro-bassines. L’un des deux sénateurs (LR) des Deux-Sèvres, Gilbert Favreau, était sur place. « J’ai toujours soutenu les projets de retenues de substitution et je n’entends pas changer d’avis, même si de soi-disant protecteurs de l’environnement, pour beaucoup des activistes notoires, se sont mis dans l’idée de les démanteler par la force », a-t-il écrit à la fin de la journée sur son compte Facebook.

Le face-à-face entre pro et anti-bassines n’a toutefois pas eu lieu ce jour-là. Mais leurs visions de l’agriculture au sujet de la gestion de l’eau se sont bien opposées. La FNSEA et les JA réduisent volontiers les militants anti-bassines à des écolos qui ne comprennent rien aux pratiques agricoles. Bassines non merci et la Confédération paysanne, eux, font valoir la présence réelle d’agriculteurs dans leurs rangs. « Ces projets ne font pas consensus dans le monde agricole, contrairement à ce qu’ils affirment. Il faut qu’on le leur montre », haranguait Julien Le Guet, l’un des porte-parole du collectif. Pour les anti-bassines, c’est au contraire l’irrigation qui est une pratique minoritaire dans le monde agricole. Ils déplorent ainsi l’accaparement de l’eau par une minorité. Les projets de 16 réserves dans le bassin de la Sèvre niortaise et du Mignon sont en effet censés bénéficier à 5 % seulement des exploitants locaux.

« L’eau est trop mise en avant comme un moyen de sécuriser la production agricole, alors qu’elle est un bien commun. » 

Les chiffres nationaux leur donnent raison. En France, 80 % des prélèvements en eau par l’agriculture sont destinés à l’irrigation, même si celle-ci n’est pratiquée que sur 5 % de la surface agricole, d’après le ministère de la Transition écologique. Jusqu’ici, la majorité des prélèvements sont réalisés dans les eaux de surface, et cette irrigation concerne principalement la culture du maïs, qui pousse en été et est très gourmand en eau. Une culture qui sert à nourrir le bétail, mais qui s’exporte surtout facilement. La France est ainsi le cinquième plus gros pays exportateur de maïs, selon le site spécialisé dans les statistiques du commerce mondial Trade Map.

Le problème, c’est que le maïs a de plus en plus besoin d’être irrigué dans nos régions. Avec le réchauffement climatique, les épisodes de sécheresse s’accumulent. Les agriculteurs à l’origine des projets de réserves défendent donc leur modèle, qui permet de ne pas prélever dans les cours d’eau au moment où ils sont le plus sollicités. Ils insistent : le pompage dans les nappes phréatiques n’a lieu qu’en hiver, au moment où elles sont censées être pleines. Ainsi, ils réduisent leurs prélèvements en été. Une bonne solution à leurs yeux.

Pas à ceux des militants anti-bassines, pour qui le modèle agro-industriel a justement conduit à la raréfaction de la ressource en eau et contribué fortement au changement climatique. « Est-ce que c’est normal de donner des solutions à ceux qui ont créé le problème ? interroge Nicolas Girod. Nous, nous cherchons à défendre un modèle d’agriculture qui se veut local, durable et crée de l’emploi, qui travaille à la relocalisation de l’alimentation et à la souveraineté d’un territoire. Alors que les projets de bassines sont un accélérateur de l’industrialisation de l’agriculture, qui vise à augmenter les capacités de certains à produire plus, à détruire plus, à accaparer nos communs. » La Confédération paysanne appelle donc à une réflexion nationale sur l’orientation du modèle agricole.

C’est peu ou prou ce qu’encourage le gouvernement à travers le « Varenne de l’eau », une série de réunions lancée en mai, qui a pour but de « construire des politiques durables pour la résilience du modèle agricole face aux aléas climatiques ». Plusieurs associations environnementales et acteurs du monde agricole ont toutefois refusé d’y participer, estimant les dés pipés et la concertation pas assez poussée. Il faut dire que les déclarations récentes du ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, laissent peu de place à la concertation. Surtout lorsqu’elles sont prononcées, comme fin septembre, au congrès de la FNSEA : « Les bassines ont une utilité, donc il faut qu’elles se fassent. »

Même l’Office français de la biodiversité, un établissement public sous la tutelle des ministères de la Transition écologique et de l’Agriculture, met en garde dans un avis publié en septembre contre cette solution présentée clé en main : « L’eau y est trop mise en avant comme un moyen de sécuriser la production agricole, alors qu’elle est avant tout un bien commun. Il est indispensable de rechercher avant tout une adaptation de l’agriculture aux conditions climatiques et non l’inverse. » On aurait presque pu y voir un petit « No Bassaran ! » glissé entre les lignes.


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