« Entre gilets jaunes et quartiers populaires, la lutte pour la justice sociale créé un pont solide »

Militante infatigable des quartiers populaires et des milieux défavorisés, Christel Husson a œuvré pour une convergence. Elle en tire un bilan contrasté mais garde espoir.

Novembre 2018 : le premier acte des gilets jaunes survient dans le paysage politique français et déstabilise tout le monde, y compris la gauche. La question de la convergence des luttes avec les quartiers populaires émerge rapidement tant les points communs sont évidents : injustices, pauvreté, répression, enclavement, mépris de classe ou défiance envers les politiques. Outre quelques discussions et actions comme à Rungis ou à Clermont-Ferrand, les passerelles peinent à s’ériger dans la durée. Pour Christel Husson, les frontières entre ces mondes et ces luttes sont poreuses. Dans les années 1997-1998, elle s’engage au sein du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) pour défendre un ami frappé par la double peine. Puis elle milite et devient travailleuse sociale à Toulouse et en Île-de-France, notamment au sein de l’association Femmes de Franc-Moisin à Saint-Denis. En 2019, elle rejoint les gilets jaunes de Saint-Nazaire, haut lieu de la contestation. La militante reste optimiste et travaille à créer des ponts entre ces milieux où évoluent les classes populaires de France, qui ne sont pas des déserts politiques.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, a forgé aussi solidement cette conscience que les classes populaires de banlieue et des campagnes sont finalement les mêmes ?

Christel Husson : J’ai grandi en Lorraine, dans une famille d’ouvriers : mon père était bûcheron, ma mère, femme de ménage, souvent pour des familles riches. J’ai très vite compris que nous ne sommes pas tous traités à égalité. Mon père avait bien saisi le concept de la reproduction sociale [détaillé par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dès 1964 dans Les Héritiers – NDLR] et me l’a expliqué très tôt en me disant que, si je voulais m’en sortir, je devais connaître les codes des classes favorisées, aller dans leurs écoles. J’ai intériorisé tout cela, mais j’ai toujours gardé un attachement profond à ma classe sociale, comme une grille d’analyse du monde. Et je crois que cela s’est révélé quand j’ai rencontré toutes ces personnes coincées aux marges socialement, géographiquement, issues de l’immigration ou vivant dans les campagnes françaises. Les militants du MIB, c’était comme ma famille. À part les discriminations raciales, que je ne vis pas, on se ressemblait sur les questions sociales.

Vous parlez souvent de la « communauté des destins cabossés ». Quels sentiments lient habitants des quartiers populaires et ceux de la France des gilets jaunes ?

La lutte pour la justice sociale crée un pont solide entre eux. Ainsi que l’expérience de la stigmatisation. Pour les enfants d’immigrés, ce sont des représentations racistes. Pour les pauvres de campagne, c’est l’image de ploucs, de beaufs « pas menaçants mais qui ne servent à rien ». Sans oublier le côté corvéables à merci ! Beaucoup ont été des ouvriers, essorés par le capitalisme et laissés sur le côté avec la désindustrialisation. Il y a aussi un attachement à l’auto-organisation, lié aux nombreuses expériences de trahison. Celle des gouvernants, des patrons d’industrie, des petits maires copains avec ces derniers, de la gauche, des syndicats qui ont parfois négocié contre les ouvriers. Dans les banlieues règne aussi le sentiment de ne pouvoir faire confiance à personne : ni à l’école qui envoie les gamins dans des filières de merde, ni aux patrons, ni aux politiques qui ne tiennent jamais compte de la souffrance des habitants. Nous en avons fait l’expérience avec la gestion de la politique de la ville. La poste, les maisons de quartier, tout ce qui relève des services publics a fermé ! Tout cela est resté dans des mémoires individuelles, cadenassées, mais quand les personnes se sont retrouvées sur les ronds-points, elles ont partagé tout cela.

La mobilisation des gilets jaunes autour d’enjeux comme le pouvoir d’achat, la justice sociale et la dignité aurait pu créer cette jonction. Pourquoi est-ce d’abord la méfiance qui a régné ?

Quand j’ai vu les gilets jaunes, je me suis dit : « Ce sont des gens de chez nous ! » J’étais encore en Île-de-France et mes potes me disaient que c’étaient des fachos, qu’ils en avaient peur. Je leur répondais qu’il ne fallait pas, car ce sont les Blancs de notre classe sociale. Je n’étais pas effrayée parce que je les connais ! Du côté gilets jaunes, beaucoup voyaient le peuple des banlieues comme un atout du fait de la force de leur jeunesse, de leur détermination, et ne comprenaient pas leur absence. J’expliquais que ce n’est pas facile pour des personnes qui n’ont jamais eu l’impression de faire partie de la grande communauté nationale. Surtout quand les premiers symboles utilisés par les manifestants (drapeau bleu-blanc-rouge, La Marseillaise) leur rappellent justement le racisme d’État.

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