Sur la N20, la France en colère

Le long de cette route historique qui traçait l’axe France-Espagne subsiste une population délaissée par la mondialisation.

Pousser la porte de Chez Véro et Gaela, c’est toucher du doigt un morceau de la nationale 20. À l’entrée du bourg de Château-Gaillard, à la frontière des départements d’Eure-et-Loir et du Loiret, se dresse fièrement ce restaurant routier ouvert de 4 heures du matin à minuit. Une halte pour les travailleurs de la route. Un phare dans la mer beauceronne. Ici, la nationale est devenue départementale et se nomme D2020, mais tout le monde l’appelle « la 20 ». Elle fend toujours ce paysage sans fin où les champs s’étendent à l’horizon et les nuages touchent terre. Les éoliennes dressées vers le ciel battent le vent à mesure que les camions glissent sur le bitume noirci.

Derrière le comptoir rose layette, Véronique et Jennifer s’agitent. La fin de journée approche et les routiers font la queue pour la douche. Véro, cheveux courts grisonnants, est l’une des deux taulières. Elle a près de 50 ans et une formation de comptable. Il y a quinze ans, elle a repris cette bicoque avec son amie Gaela, qui effectue le service de nuit. Jennifer, la serveuse qui l’accompagne, a 30 ans et deux enfants. C’est la belle-fille de Véro. Pendant que les hommes bossent à la sucrerie d’Artenay, quelques kilomètres plus bas sur la nationale, les femmes tiennent le routier.

La fin de la journée approche et les routiers font la queue pour la douche.

La salle principale, d’une cinquantaine de mètres carrés, est éclairée par des néons. Sur un mur, un drapeau français. Ici et là, des effigies de Betty Boop. Derrière le bar, une casquette dorée négligemment posée sur les fesses d’une bouteille renversée arbore une dédicace de Laura Smet. La voix du père de la comédienne, Johnny, s’échappe de l’écran géant vissé au mur. « Je te promets », murmure-t-il pendant que les travailleurs du bitume se restaurent. Au bout du comptoir, un voisin déverse un tas de piécettes. Un échange de bons procédés : lui veut des billets, la taulière a besoin de monnaie. Les routiers sont demandeurs pour les machines à café, et les banques ont arrêté de rendre ce service aux petits commerçants.

Une jeune femme entre : « Je peux emprunter vos toilettes ? » Véro ne refuse jamais l’accès à une femme, malgré le coût de l’eau qui pèse sur son budget. Comme l’électricité. « On a plein d’éoliennes dans le coin et on n’a pas d’avantages sur les prix. » Pire : les micro-coupures sont légion. Régulièrement, le silence s’impose. L’impression d’être aspiré dans un trou de l’espace-temps. Trois secondes. Puis les appareils se relancent bruyamment. Les caméras de surveillance ont succombé à ce traitement. Encore des frais à venir. Ajoutez l’augmentation du fioul pour le chauffage, du gaz pour la cuisine et des produits alimentaires : « On a été obligées d’augmenter le menu de 50 centimes », se désole Véro. Mais ça n’arrête pas les routiers. Il est près de 16 heures quand Dimitri passe la porte. Les traits burinés, le regard profond, le quadragénaire jette un regard attentif au distributeur de CBD installé à l’entrée. Dessus, « Weed Paradise » s’illumine. Le chauffeur de poids lourd y est sensible : il a déjà écopé de six mois de suspension de permis à cause de sa consommation de cannabis.

En entrant, Dimitri peste : il s’est présenté à la sucrerie d’Artenay pour récupérer son chargement de blé dur, mais le rendez-vous est prévu pour le lendemain matin et personne n’est prêt pour le charger. Le voilà obligé de s’arrêter plus tôt que prévu et de passer la nuit sur le parking de Chez Véro et Gaela. Un parking géré à la baguette : sur l’immense étendue gravillonnée, les camions sont placés en fonction de leur heure de départ et de leur contenant : les frigos bruyants sont rassemblés à une extrémité. Quand vient le soir, l’alignement presque parfait des 32 tonnes relève d’un petit miracle qui fait la fierté de Véro. Mais la communauté de communes a prévu des travaux sur la chaussée. Elle veut mettre des bacs à fleurs. Pour le routier, c’est tout un chamboulement : l’entrée des camions sera rétrécie. « Il va falloir complètement réorganiser mon parking », s’agace la taulière.

Mustafa a travaillé dur. Il est fier des diplômes prestigieux de ses quatre filles.

Dimitri a bien garé son camion. Il y est très attaché : il l’a même en fond d’écran de son téléphone. Il faut dire qu’il y passe toute la semaine. « Je ne pourrais plus rentrer chaque soir comme avant. C’est trop fatigant. Quand je rentre les vendredis, je suis reposé et je profite mieux de ma famille. » Le salaire est aussi bien plus intéressant : de 2 000 euros net en rotation journée, il est passé à plus de 3 000. Dimitri effectue sept tours par semaine. La N20 n’a plus de secret pour lui. Ce qui l’agace le plus : la limitation à 70 kilomètres/heure pour les poids lourds en Essonne, un peu plus haut. « On ne pollue pas moins et on est plus longtemps sur la route : les intellos qui ont pondu un truc pareil, je te les foutrais à poil dans un champ de maïs », grogne un autre routier accoudé au comptoir. Demain, Dimitri partira à l’aube charger son blé et le livrer à une entreprise qui fabrique des pâtes alimentaires. Il conduira son chargement jusqu’aux quais de Seine de Gennevilliers, non loin de « la grande poubelle » : surnom de la capitale. Parce qu’elle est sale. Peut-être aussi parce qu’elle concentre ce qu’ils détestent : un entre-soi social. Une déconnexion. Le pouvoir.

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