Du libéralisme au nationalisme

Libéralisme et nationalisme entretiennent un rapport étroit. L’un, par ses excès d’inégalité et d’injustice, féconde l’autre. Bien entendu, il ne faut rien céder à ce qui ressemble à une nostalgie post-stalinienne. Une récente déclaration du Conseil confédéral national de la CGT illustre ce sentiment jusqu’à la caricature.

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Guerre ». S’il ne fallait retenir qu’un mot au moment de tirer un bilan de ces derniers mois, ce serait celui-là. Et pas seulement parce qu’il est le titre d’un roman de Céline sorti de l’oubli comme un tragique rappel de l’histoire, mais parce que nous ne savons pas encore où nous mènera Poutine. Jusqu’où cet homme est-il prêt à aller ? Et les États-Unis et l’Otan, jusqu’où, si le potentat du Kremlin poursuit sa progression ? Nous sommes plongés dans l’ignorance du moment que nous vivons. Guerre économique qui va aller s’aggravant ? Nous y sommes déjà. Ou prélude à une apocalypse ? Nous ne savons pas. Ce que nous savons en revanche, c’est que ce conflit, auquel nous n’avons pas voulu croire, a taillé en pièces le dogme libéral qui prétendait faire du marché un rempart contre le nationalisme. On se souvient de l’exclamation de François Mitterrand devant le Parlement européen, en 1995 : « Le nationalisme, c’est la guerre ! » Il avait raison. Mais il n’avait pas raison de laisser entendre que le néolibéralisme, synonyme abusif de démocratie, constituait un rempart contre les violences impérialistes. Libéralisme et nationalisme entretiennent un rapport étroit. L’un, par ses excès d’inégalité et d’injustice, féconde l’autre. Bien entendu, il ne faut rien céder à ce qui ressemble à une nostalgie post-stalinienne. Une récente déclaration du Conseil confédéral national (CCN) de la CGT, déjà évoquée la semaine dernière par Patrick Piro (Politis n°1713), illustre ce sentiment jusqu’à la caricature, nous replongeant dans un passé que l’on croyait enfoui sous les décombres du mur de Berlin.

Au-delà d’une pétition de principe pour qu’il soit « mis fin aux tueries », l’instance dirigeante de la CGT y exigeait que la France mette « tout en œuvre » pour que l’on arrête la livraison d’armes « aux belligérants ». Les « belligérants » ? Cette symétrie en trompe-l’œil oublie que l’un est l’agresseur et l’autre l’agressé. Une confusion aux accents faussement pacifistes qui reviendrait, si elle était suivie d’effets, à livrer pieds et poings liés le territoire ukrainien et sa société à l’impérialisme russe. Au nom de la paix, c’est l’envahisseur qui serait encouragé. Ce n’est pas la première fois, loin de là, que le concept de paix est manipulé. Tous ceux qui suivent depuis tant d’années les méandres du conflit israélo-palestinien – pour ne citer que cet exemple – le savent bien. Les pires dirigeants israéliens n’ont jamais manqué d’en appeler à la paix, mais sans le droit ni la justice, et dans l’anéantissement des aspirations de l’autre. Il arrivera bien un moment où Poutine se fera l’apôtre de la paix en Ukraine…

Empressons-nous de préciser, comme cela a déjà été dit dans nos pages, que ce texte est loin de faire l’unanimité au sein de la CGT, dont le secteur international est engagé dans des actions de solidarité avec l’Ukraine. Il s’agit ici de s’interroger sur les ressorts d’un soutien à peine dissimulé à Poutine, alors que celui-ci ne représente plus rien qui renvoie à l’histoire sociale de l’URSS, sinon à l’héritage des mœurs du KGB. Quels dénis de réalité sont à l’œuvre ? Stupéfiante puissance de l’idéologie ! Accessoirement, la déclaration du CCN est aussi une invitation à l’indifférence. Ce n’est pas, nous dit-on, « la guerre des travailleurs ». Depuis l’affaire Dreyfus, nous savons pourtant que les travailleurs ne peuvent se désengager des grandes causes morales de leur temps, et que leurs revendications ne sont pas exclusivement constituées de pain et de salaires. En vérité, nous sommes là en plein « campisme », c’est-à-dire dans une revendication inconditionnelle d’appartenance à un « camp » dont la caractéristique présente est… qu’il n’existe plus. On peut évidemment entendre qu’il faut s’opposer aux Etats-Unis et à l’Otan. Mais, précisément, la guerre de Poutine renforce ce que l’on prétend combattre : l’Otan et l’influence américaine en Europe. Pire, cela incite au réarmement des nations occidentales qui étaient plutôt – France exceptée – dans une logique inverse.

Ce sont donc les combats d’aujourd’hui qu’il faut mener, et non ceux d’avant-hier. Car la menace, chez nous, vient aussi de l’intérieur. Les haines identitaires et la xénophobie siègent massivement à l’Assemblée nationale. Qu’est-ce donc que la « préférence nationale », sinon le poison idéologique qui conduit au nationalisme ? Pas étonnant que la force politique qui excite ces sentiments ait quelques accointances avec Poutine. L’enjeu principal du quinquennat qui commence est sans aucun doute d’endiguer la montée du Rassemblement national vers le pouvoir. C’est la responsabilité de la nouvelle gauche. L’autre combat du jour, qui nous est imposé par la guerre, c’est évidemment la transition écologique. Deux ans après l’apparition du covid, nous découvrons l’ampleur de nos dépendances. Certaines d’entre elles mettent en évidence l’hypocrisie de notre système qui profite des conditions de production low cost ayant cours dans les dictatures ou les pays émergents. D’autres, c’est le cas pour l’énergie et pour les métaux rares, nous sont imposées par la géographie. Se libérer économiquement et culturellement de ces dépendances naturelles nous fait obligation d’accélérer la transition écologique, avec un fort corollaire social. C’est cela, prévenir les guerres. C’est cela, s’opposer à l’hégémonisme idéologique des élites financières occidentales. Et ce n’est sûrement pas abandonner l’Ukraine pour offrir à Poutine une victoire qui l’encouragera à poursuivre.


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