« Les rapports de genre orientent les récits des conflits sociaux »

Dans un travail sur la fermeture de l’usine Molex, la sociologue Alexandra Oeser questionne la manière dont les masculinités construisent les relations de pouvoir au sein des luttes, tout en invisibilisant la place des femmes.

En politique, au sein du couple ou dans l’espace public, les attitudes des hommes et les rapports de domination qu’ils génèrent ne sont plus méconnus grâce aux nombreuses publications universitaires sur ce sujet, aux prises de position militantes, mais aussi au regard médiatique qui a pris en charge cette question et la rend visible. Pourtant, certains espaces restent peu étudiés. C’est le cas des luttes sociales contre les fermetures d’usine.

Malgré la multiplication de ce phénomène depuis les années 1970, quand l’industrie a été bouleversée par la financiarisation de l’économie, la manière dont les masculinités déterminent les rapports de classe dans ces moments de crise constitue encore une forme d’impensé. Les récits produits sont connus d’avance : la direction, lointaine et lâche, obéit aux intérêts des actionnaires, et les ouvriers, courageux mais délaissés, luttent pour leur survie. Fin de l’histoire. Mais, au sein de ce combat très codifié, se jouent des rapports de genre qu’il est nécessaire de comprendre. Ne serait-ce que pour mieux nuancer le quotidien des classes populaires, qui sont les premières concernées. Et éviter les stéréotypes. C’est tout le travail d’Alexandra Oeser.

Des hommes ont utilisé leur manière d’être des hommes contre le groupe social opposé.

La sociologue a mené une enquête, de l’annonce de la fermeture de l’usine Molex, à Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne), en 2008, jusqu’à la décision de la Cour de cassation, en 2017, au plus près des anciens salariés de cette entreprise de l’industrie automobile, et de la direction, qui réside, elle, à Chicago. Il s’en dégage un panel précis des usages du corps et des normes masculines et féminines. Mais aussi une réflexion sur l’emploi de la force physique et la sexualité, toutes deux soumises aux préjugés lorsqu’il s’agit de parler, souvent à leur place, des populations précaires.

Dans un contexte de fermeture d’usine, comment le genre renforce-t-il les rapports de pouvoir entre les ouvriers et la direction ?

Alexandra Oeser : Quand on pense aux mobilisations liées à des fermetures d’usine, c’est avant tout la dimension sociale des conflits entre les salariés et la direction qui nous vient en tête. Il y a par ailleurs une confusion entre « genre » et « femmes ». Or le genre est un concept qui se penche non seulement sur les relations entre les hommes et les femmes, mais aussi sur les masculinités et les féminités mises en avant. La réflexion sur les questions de genre n’est pas circonscrite à des terrains où les femmes sont majoritaires – et l’entreprise automobile sur laquelle j’ai travaillé est un exemple significatif puisque son effectif est constitué de 75 % d’hommes.

L’une des choses qui m’ont frappée dans ce conflit, c’est à quel point des masculinités s’y sont confrontées. C’est-à-dire que des hommes ont utilisé leur manière d’être des hommes contre le groupe opposé.

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