« Babir Yar. Contexte » de Sergei Loznitsa : l'humanité dans le ravin

Sergei Loznitsa fait le récit au moyen d’images d’archives du massacre de Babi Yar, à Kiev, en septembre 1941, en le resituant dans une période allant de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne jusqu’aux années 1950.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Les 29 et 30 septembre 1941, 33 771 juifs ont été assassinés à Babi Yar, un ravin au nord-ouest de Kiev, par des Einsatzgruppen de la Waffen SS, des bataillons de la police allemande et des milices ukrainiennes. Ce massacre est l’un des plus emblématiques de ce qu’on a appelé la « Shoah par balles », et le plus considérable qu’a connu l’Ukraine occupée par l’Allemagne nazie.

Sergei Loznitsa, le réalisateur de Maïdan (2014) et de Donbass (2018), se souvient que, dans l’Ukraine soviétique des années 1970 où il a grandi, ce qui s’est passé à Babi Yar n’était jamais évoqué. Voilà sans doute une des raisons profondes qui l’ont poussé à aborder cinémato­graphiquement ces événements. « Il est plus que jamais nécessaire de se pencher sur notre passé, d’y réfléchir », affirme le cinéaste. Réflexion confortée par l’agression russe contre l’Ukraine, intervenue après que le cinéaste a achevé son film.

À l’origine, Sergei Loznitsa avait entrepris une fiction, qu’il a dû suspendre à cause de l’irruption du covid. Il s’est dès lors engagé dans la réalisation de ce documentaire, qui, à l’instar de certaines de ses œuvres précédentes, est uniquement constitué d’images d’archives (au son retravaillé), dont certaines avaient été très peu vues.

© Politis

Il a choisi de resituer le massacre de Babi Yar dans un temps relativement long, entre juin 1941, date de la rupture du pacte germano-soviétique marquant l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, et les années 1950, quand le ravin a été remblayé par des déchets industriels. Un acte d’enfouissement fortement symbolique. Ajoutons que, jusqu’en 1991, date de l’indépendance de l’Ukraine, la terminologie officielle qualifiait les victimes de « citoyens soviétiques », sans autre distinction.

Un film totalement dénué de commentaires

Regarder Babi Yar. Contexte relève d’une expérience exceptionnelle. Pour de multiples raisons. L’une d’elles est que le film est totalement dénué de commentaires. Des informations factuelles, notamment géographiques et temporelles, sont données par une série de cartons. Le spectateur est ainsi plongé dans les images d’archives, où il se familiarise avec les tenues pour discerner qui est qui : les uniformes de la Wehrmacht, ceux des soldats soviétiques (qui sont tous, dans un premier temps, des prisonniers) et bien sûr les civils que sont les habitants ukrainiens. Il s’agit d’images de conquête, de mise au pas, de bruit et de fureur, mais jamais de documents bruts : tout est pensé, scrupuleusement monté, le cinéaste menant son récit avec fluidité et précision.

On sera peut-être étonné de voir que les Ukrainiens, à Lviv comme à Kiev, accueillent les ­Allemands comme des libérateurs. Si les plus nationalistes s’engouffrent dans la voie de la collaboration criminelle, le peuple ukrainien a cruellement souffert sous la férule stalinienne, comme le montre, par exemple, le beau livre de l’écrivain autrichien Josef Winkler, L’Ukrainienne.

À deux ans d’intervalle, ils lacèrent les affiches de Staline et, quand l’Armée rouge reprend Kiev en 1943, déchirent celles d’Hitler. Versatilité des populations ? Sans doute. Mais s’ajoute une autre explication, intrinsèque au film. Sergei Loznitsa n’utilise que des images de la propagande nazie (puis soviétique dans la seconde partie), qui, par définition, enregistre ce qui sert la cause et se détourne du reste. Le reste étant par exemple que la plupart des Ukrainiens ont vite déchanté sous le joug de l’occupant.

L'œuvre ouvre un large champ d’investigation pour le spectateur : sa vigilance et son esprit critique sont requis – aux antipodes des Apocalypse et autres pseudo-documentaires télévisuels où tout est faux.

Babi Yar. Contexte, malgré son titre, a ainsi un hors-champ conséquent d’informations non livrées, ce qui peut être anti­pédagogique. C’est un paradoxe que ne résout pas le film, ce qui, à la fois, en fait la limite et, par les interrogations qu’il suscite, ouvre un large champ d’investigation pour le spectateur : sa vigilance et son esprit critique sont requis – aux antipodes des Apocalypse et autres pseudo-documentaires télévisuels où tout est faux : outre la colorisation systématique des images, la voix off, omniprésente, impose au téléspectateur son illusoire omniscience.

Au cœur du film : le massacre lui-même, dont le prétexte avancé par les Allemands sont les phénoménales explosions dans Kiev dues aux bombes à retardement laissées par les Soviétiques. Loznitsa utilise deux séries du photographe militaire Johannes Hähle : celle, en couleur, qui montre des vêtements et des objets gisant au sol, une fois les victimes disparues (que l’on a obligées à se déshabiller). Sur l’autre, en noir et blanc, on voit des juifs arrivant sur place, ignorant le sort qui leur est réservé, mais aux visages graves, inquiets. Puis un plan large, où ils sont en petits groupes, au loin, près du ravin.

Pour représenter cet assassinat de masse, le cinéaste a recours à ce qu’il lui semble nécessaire de montrer. Les Allemands interdisaient les prises de vue au moment de la mise à mort. Mais ces séries de Hähle sont bouleversantes, vertigineuses. Un signe : il s’est abstenu de les transmettre aux services de propagande.

Au terme de cette séquence, Sergei Loznitsa convoque un texte de Vassili Grossman intitulé L’Ukraine sans les juifs, écrit à l’automne 1943. La présence ici de l’auteur de Vie et destin s’impose presque naturellement. Né dans la ville ukrainienne de Berdytchiv, où sa mère sera tuée par les nazis, il a conçu, avec Ilya Ehrenbourg, le fameux Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS occupée et dans les camps de la mort (1).

Un témoignage pour tous les morts

Autre moment fort de Babi Yar. Contexte : les archives filmées du procès qui s’est tenu en 1946 à Kiev contre des membres des Einsatzgruppen. L’un des accusés SS, relativement jeune, expose, impassible, son rôle dans la tuerie. On le reverra un peu plus tard sur le lieu de sa pendaison, avec ses autres collègues assassins, passant de vie à trépas, face à une foule avide et compacte – scène archaïque, médiévale.

À la barre lui succède une survivante. Elle s’est jetée dans le ravin au moment de la fusillade, s’est retrouvée étendue parmi les cadavres, fut miraculeusement ignorée par les soldats descendus pour achever les blessés. Son récit est la seule parole abondante du film, ce qui lui donne un écho d’autant plus fort. L’émotion contenue, cette femme rend compte des atrocités subies. D’une certaine façon, elle témoigne pour tous les juifs exterminés à Babi Yar, et même pour tous les morts (les massacres ont continué après les 29 et 30 septembre, 100 000 à 150 000 personnes, juives et non juives, y ont péri).

Babi Yar. Contexte s’avère être un film puissamment marquant, touchant au plus profond de notre sentiment d’humanité.

En Ukraine, après l’invasion russe, le 24 février dernier, Sergei Loznitsa, pourtant résolument opposé à Vladimir Poutine, avait été considéré comme illégitime à parler au nom de son pays, quand il avait signifié l’absurdité de la censure des artistes et de la langue russes. Babi Yar. Contexte n’y est pas mieux reçu (cf. Les Cahiers du cinéma de ce mois de septembre). En cause, notamment, cette précision dans le texte du carton annonçant le massacre de 33 771 juifs : « sans la moindre résistance de la population locale ».

© Politis

Si la passivité, comme partout, a été très majoritaire, cette notation passe sous silence que le mémorial Yad Vashem en Israël reconnaît plus de 2 600 « Justes parmi les nations » en Ukraine – un nombre parmi les plus importants en Europe. Et, même si la mémoire collective sur cette période n’y est pas consensuelle, « la Seconde Guerre mondiale fait l’objet d’un travail historique et mémoriel constant dans le pays », écrit la chercheuse Alexandra Goujon dans son livre L’Ukraine, de l’indépendance à la guerre (2).

Babi Yar. Contexte s’avère ainsi être un film puissamment marquant, touchant au plus profond de notre sentiment ­d’humanité, tout en restant à discuter. Par conséquent : une grande œuvre d’art.


(1) Publié chez Actes Sud en 1995. Le film Vie et destin du « Livre noir », de Guillaume Ribot et coécrit avec Antoine Germa (2019), n’est pas sans résonances avec Babi Yar. Contexte.

(2) Le Cavalier bleu, 2021.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.