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Publié le 29 août 2013
Philippe Marlière :<br>« Manuel Valls est un sarkozyste »

Philippe Marlière :
« Manuel Valls est un sarkozyste »

Professeur à l'université de Londres, Philippe Marlière dénonce une volonté très complaisante de rattacher à tout prix Manuel Valls, l'homme fort du gouvernement, à une tradition de gauche, et plus précisément socialiste.

Dans une récente note de blog vous écrivez : « Valls est un sarkozyste » 1. Ce n’est pas un peu fort ?

Illustration - Philippe Marlière :<br>« Manuel Valls est un sarkozyste » Non, ça décrit la situation et la réalité. On a un ministre d’un gouvernement socialiste, de gauche donc, qui plus est à un poste stratégique, l’Intérieur, qui reprend dans ses discours et sa pratique gouvernementale des pans entiers d’une politique sécuritaire, qui était le fond de commerce du gouvernement précédent et d’une droite dure. Et ce, sur des sujets aussi importants que les questions de sécurité, d’ordre, la gestion des différentes communautés dans le pays, la question des Roms, de l’islam, des religions, qui sont évidemment les dossiers les plus importants à ce poste.

Sur ces sujets extrêmement sensibles, dans un climat de tension entre des personnes de foi et de culture différentes, au lieu de se comporter comme un ministre de l’Intérieur de gauche, de manière neutre et bienveillante pour tous, Manuel Valls continue dans la même veine que le sarkozysme et en particulier celle de son prédécesseur, Claude Guéant. Il met de l’huile sur le feu, divise, clive, et prend des positions contraires à ce qu’un ministre de l’Intérieur devrait faire, des positions qui ne sont pas soutenues par la loi actuelle. Dernièrement, il a déclaré qu’il fallait voir de plus près la question du voile à l’université, alors que cette question ne pose absolument aucun problème. On a affaire ici à des adultes et porter le foulard est tout à fait légal. Ce type de discours brouille les frontières entre la gestion responsable et professionnelle d’un ministère très important et les déclarations à l’emporte-pièce, teintées d’une idéologie sécuritaire de droite.

Peut-on tout de même le qualifier de « sarkozyste de gauche » ?

Le « sarkozysme de gauche » est une construction médiatique. Je note qu’elle est reprise comme un fait d’honneur par Manuel Valls et son entourage : « Sarkozyste oui, je suis dur et le public me plébiscite par rapport à ces questions. Mais, je reste de gauche. » Avec cela, il gagne sur les deux tableaux. Je la récuse comme une imposture intellectuelle : on ne peut pas être sarkozyste et de gauche. Les valeurs du sarkozysme sont radicalement de droite. Parler de « sarkozysme de gauche » est donc totalement contradictoire et antinomique. Voilà pourquoi je dis que Manuel Valls est sarkozyste. Point.

Illustration - Philippe Marlière :<br>« Manuel Valls est un sarkozyste » - Manuel Valls à La Rochelle, le 23 août 2013 (XAVIER LEOTY / AFP)

Clemenceau et Moch ont fait tirer sur des ouvriers en grève

Pour de nombreux analystes, Manuel Valls se rattacherait à une tradition autoritaire de la gauche. Les noms de Clemenceau, Jules Moch sont cités . Partagez-vous cette analyse ?

Ce qui me frappe, c’est cette volonté très complaisante de rattacher à tout prix Manuel Valls à une tradition de gauche, et plus précisément socialiste. Je ne vois pas ce qui le relie à une tradition de gauche, socialiste, française. Ni même à la social-démocratie. Dans sa forme traditionnelle, la social-démocratie n’était certes pas pour le dépassement du capitalisme, mais pour une économie mixte ; son fonds de commerce était la redistribution et les politiques égalitaires. Manuel Valls manifeste, lui, un désintérêt pour les questions d’inégalités économiques ; il ne parle ni des ouvriers ni des problèmes des classes populaires et moyennes frappées par la crise.

Les références à Moch et Clemenceau ne sont pas surprenantes. Ce sont deux républicains, dont un socialiste, qui étaient, comme Valls, très insensibles à la question sociale. Des ministres qui, rappelons-le, ont fait tirer sur les ouvriers en grève. Manuel Valls est un républicain dont la lecture de la République n’est pas celle de gauche, sociale, déclinée par exemple par Jean Jaurès, mais une lecture de droite, portée excessivement sur les questions d’ordre et de défense des biens et des personnes, qui laisse de côté la question sociale. C’est donc pour moi une grande surprise d’entendre dire qu’il « renouvelle » la social-démocratie.

Pourtant, il est souvent présenté comme un «  social-démocrate * *moderne » , qui « brise les tabous »

Ce sont aussi des expressions-tiroirs utilisées en particulier dans les médias, et qui semblent devoir se passer d’explications. « Social-démocrate moderne »  ? Tony Blair avait fait la même chose en arrivant au pouvoir il y a vingt ans en parlant du « New Labour », envoyant ainsi ses opposants travaillistes dans le camp des « Old Labour ». Les ringards ont toujours tort. Mais ce ne sont que des mots. En vérité, on sait très bien depuis une trentaine d’années ce que cette expression recouvre au sein du Parti socialiste d’Epinay. C’est la marque de ceux qui veulent s’éloigner de la gauche sociale, économique et égalitaire. Ça avait commencé à l’époque avec Michel Rocard, avec qui Valls a d’ailleurs fait ses premières armes politiques. Ainsi, un « social-démocrate moderne » est quelqu’un qui n’a rien à voir, en termes d’identité ou de programme, avec la social-démocratie traditionnelle, car il en a renié le combat égalitaire.

N’est-ce pas finalement que de la com’ ? Est-ce que Manuel Valls n’est pas resté le conseiller en communication de Lionel Jospin, poste qui l’a fait connaître de tous les journalistes de Paris ?

C’est vrai que sa trajectoire politique est intéressante. Manuel Valls a d’abord fait ses classes comme tout le monde, gravissant les échelons, se faisant élire au niveau local, etc. Mais le tournant a effectivement été le rapprochement avec Lionel Jospin, un des derniers à représenter la première gauche, une gauche de progrès social (qui existe encore au sein du PS, mais qui est à présent minoritaire). Manuel Valls a toujours su coller à la roue de celui qui était le plus proche d’emporter, signe qu’il gère sa carrière avec soin. C’était le cas de Jospin de 1997 à 2002, et cette proximité l’a effectivement beaucoup aidé. Avec son statut de porte-parole, il s’est fait connaître des médias et du public. Lionel Jospin était déjà à l’époque très recentré. On se souvient qu’il prétendait s’opposer à la « troisième voie » de Tony Blair avec un « socialisme moderne » (déjà !) mais, en dépit de mesures sociales de début de quinquennat tout à fait intéressantes, dont les 35 heures, que combat maintenant Manuel Valls, il a baissé les bras devant la mondialisation néolibérale, en Europe, sur plein de sujets.

Omniprésence de l'ordre, vide sidéral sur les questions sociales

A-t-il un fond de doctrine ? Le 22 août, quatre de ses proches ont, dans une tribune publiée par Libération , caractérisé ce qu’ils appellent « la gauche affranchie » , dont le porte-flambeau serait Manuel Valls…

Je ne crois pas que Manuel Valls positionne son action politique à partir de références idéologiques fortes, et conceptuelles. Il ne fait pas exception : aucun dirigeant socialiste actuel et très peu à gauche en ont. Le seul qui se pose des questions de nature conceptuelle, c’est Mélenchon. Manuel Valls appartient, lui, à cette génération de gestionnaires sans recul, sans fondation idéologique. Ce qui n’était pas le cas de la génération socialiste d’Epinay. C’est quelqu’un qui s’inscrit dans l’air du temps d’une social-démocratie qui a baissé les bras face à sa tâche historique qui consistait à se battre pour l’égalité afin de donner aux classes populaires et moyennes plus de droits socio-économiques. Une social-démocratie qui s’est recroquevillée sur la gestion d’un capitalisme de plus en plus envahissant.

L’omniprésence de l’ordre dans son discours a pour fonction de masquer le vide sidéral sur les questions sociales. Sans vilain jeu de mots, « la gauche affranchie », telle qu’elle est caractérisée dans la tribune que vous évoquez, c’est la gauche « affranchie » de la gauche, et donc ce n’est plus une gauche. Les auteurs nous disent que la République, en France en 2013, c’est le respect des institutions, affirmation totalement conservatrice. Il n’y a aucun discours critique sur ces institutions. Dans quel cas font-elles du bon travail ? Sont-elles justes ?... Il n’y a rien. Le discours se focalise sur le besoin d’ordre et de sécurité physique.

Il y a quatre ans, Manuel Valls était sur le point de se faire virer du PS par Martine Aubry. Aujourd’hui, ceux qui le critiquent s’exposent aux foudres des dirigeants du Parti, qui le défendent et l’encouragent. Est-ce que Manuel Valls ne dessine pas un avenir possible du PS, en pleine évolution ?

J’en ai bien peur. Cette lettre ouverte de Martine Aubry est un document très important, pour comprendre l’évolution du PS. Elle me fait penser, sans forcer le trait, à Léon Blum s’adressant aux « néo-socialistes » lors du XXXe congrès de la SFIO, en 1933 : il se disait « épouvanté » par leur discours excessivement porté sur l’ordre, l’autorité, le respect des institutions. En 2009, Martine Aubry ne se dit pas épouvantée, mais lui dit avec beaucoup de dignité quelques vérités premières. Et notamment : « Tu donnes l'impression d'attendre, voire d'espérer la fin du Parti socialiste. (…) Si les propos que tu exprimes, reflètent profondément ta pensée, alors tu dois en tirer pleinement les conséquences et quitter le Parti socialiste. » On mesure l’évolution, terrible, en seulement quatre ans ! A l’époque, alors qu’il n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, il fallait déjà du courage pour l’expulser.

Le plus grand test de la présidence Hollande

Quatre ans après, rien n’a changé. Cet homme politique, politiquement insignifiant – il a recueilli moins de 6 % des voix des électeurs de gauche lors de la primaire socialiste – n’existerait pas s’il n’y avait pas cette élection présidentielle, avec son mécanisme plébiscitaire de type bonapartiste et le cirque médiatique qui l’accompagne et lui permet d’occuper le terrain. Dans le PS, on ne l’apprécie probablement pas beaucoup, mais on le tolère, car si Hollande n’est pas capable de se représenter, ou bien à l’horizon 2022, Valls apparaît comme pouvant les faire gagner.On a connu le même phénomène avec Blair. Il n’a jamais été populaire dans le Parti travailliste ; ses politiques n’étaient pas appréciées. Mais on reconnaissait qu’avec lui on pourrait peut-être gagner. Il est tout de même extraordinaire qu’un parti démocratique de gauche ne puisse pas davantage débattre de son action et se poser la question : si les politiques d’un de nos dirigeants vont complétement à l’encontre de ce que nos électeurs attendent, pourquoi le tolérons-nous ? Pourquoi, au lieu de l’isoler, le met-on en avant ? La pente savonneuse que le Parti socialiste est en train de prendre est extrêmement dangereuse.

KENZO TRIBOUILLARD / AFP La dispute entre Manuel Valls et Christiane Taubira peut paraître, en dehors du PS, de peu d’importance. Elle l’est pourtant hautement : voilà une ministre, qui n’est pas socialiste mais qui occupe une fonction régalienne importante, qui prouve dans son discours à La Rochelle que l’on peut être une ministre compétente, efficace et porter haut et fort des idéaux de gauche. Sa réforme pénale est de gauche en s’inscrivant contre la politique du tout sécuritaire. Elle pose à François Hollande, d’un point de vue idéologique, le plus grand test de sa présidence, car il va devoir choisir entre les deux. Je ne pense pas qu’une synthèse entre le sarkozysme de Manuel Valls et cette bouffée d’air frais d’une ministre social-démocrate de gauche soit possible. S’il tranche du côté « vallsien », les jeux seront faits. Cet homme sera renforcé. Et aussi insignifiantes ses idées soient-elles au sein de la gauche, il sera mis en position, à travers le jeu incessant des médias et des sondages sans signification, d’être le candidat idéal pour 2017 ou 2022.

Propos recueillis par Michel Soudais

Lire > Manuel Valls : Portrait d’une ambition


{{Philippe Marlière}} est professeur de science politique à University College London (université de Londres).

Dernier ouvrage paru: {La gauche radicale en Europe}, avec Jean-Numa Ducange et Louis Weber, Editions du Croquant, 128 pages, 8 euros.

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