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Publié le 24 septembre 2013
Zones de sécurité prioritaires : « le thermomètre est dans le rouge »

Zones de sécurité prioritaires : « le thermomètre est dans le rouge »

Dans le quartier Saint-Jacques de Clermont-Ferrand, les relations jeunes-police sont électriques, mais certains riverains parlent d’une amélioration… depuis que la police est partie. Reportage.

Les traces de chaussures le long du mur témoignent des heures passées à « tenir le bloc ». Sous un préau au milieu des commerces, le point de ralliement du quartier Saint-Jacques peut rassembler plusieurs dizaines de garçons, du préado au jeune adulte. Avec des niveaux de « galère » variables.

Pour ces jeunes, le face-à-face avec la police a toujours été électrique. Ils racontent les insultes (réciproques), les contrôles systématiques, les violences et les gardes à vue abusives. « On a tout essayé : les caillasses, parler intelligemment, se taire. Il n’y a pas de solution , raconte Adem, 18 ans, apprenti boucher.  Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problème, mais demander à qui vous voulez, il n’y a pas de Tony Montana ici1 »  

Saint-Jacques, sa « muraille de Chine » monumentale et ses 9 000 habitants, est un quartier populaire à deux pas du centre-ville, proche du campus universitaire, de l’hôpital et de tous commerces. Ouvert sur la ville et encore socialement mixé2.

Il y a dix mois, Manuel Valls et Christiane Taubira l’ont élu parmi les 64 « zones de sécurité prioritaires » (ZSP) de France. Le dispositif est censé créer une coordination police-justice pour identifier les priorités du terrain et apporter des effectifs de police supplémentaires. Il devait répondre, à Saint-Jacques, à une recrudescence des incivilités et de la petite délinquance. Ces dernières années, plusieurs commerces du quartier ont été cambriolés.

«La muraille de Chine» ### Omerta

La préfecture nous a refusé toute autorisation de reportage. Sans faire de commentaire, elle a décliné nos demandes d’entretien. Sur place, les institutions – de la maison de quartier au commissariat en passant par le service de la "politique de la ville" de Clermont-Ferrand – refusent elles aussi de répondre à nos questions. Le sujet est sensible. Car la mort de Wissam El Yamni, en janvier 2012, a provoqué quinze jours d’émeutes et d’importants remous politiques dans les mois qui ont précédé l’installation de la ZSP.

« Depuis que Wissam est mort, ça part en couille , raconte Rayan. Et les flics flippent de tout le monde. Il y a beaucoup de jeunes qui se sont fait démonter. »

« Le quartier Saint-Jacques connaît une augmentation de la délinquance de 50 % par rapport à l’année 2011 » , pointait d’ailleurs en novembre 2012 la note conjointe des ministères de la Justice et de l’Intérieur pour la mise en place des ZSP. « L’occupation agressive de l’espace public et des halls d’immeuble » était alors le principal problème identifié.

Lire > Après la bavure, l'impossible quête de vérité pour les proches de Wissam El Yamni

Au détour des immeubles, en partie fraîchement rénovés, les habitants expriment aujourd’hui de la satisfaction. « L’été a été plus calme que l’an passé, c’est tout ce que je peux dire » , raconte ainsi Henri Vialle, président du comité de quartier. Pour lui, l’installation de 7 caméras de vidéosurveillance sur la rue concernée par ces « nuisances » est bienvenue. 

« Il ne s’est rien passé cet été parce qu’il y a 10 jeunes qui sont partis en prison » , raconte un jeune, qu’un acteur du quartier s’exprimant sous couvert d’anonymat ne dément pas :  « J’ai l’impression qu’ils sont en train de faire un peu de ménage en ciblant quelques-uns. Après, il est bien trop tôt pour savoir si la période de calme actuelle est due à la ZSP. »

« On a la mort dès qu’on les voit »

Lors de la mise en place de ce nouveau zonage, l’espace public était l’enjeu d’un face-à-face électrique. « Il y avait de la pression et ça ne servait à rien , se souvient Rachid3, un jeune homme longiligne qui travaille comme intérimaire et dans les chantiers agricoles de la région. Quand on est posé, on est tranquille, c’est quand on les voit qu’on a la mort. »

Les premières nuits, une guerre de territoire se jouait même autour de la rue principale. « Il y a eu une concentration de police pendant quelques soirées. Ils balayaient les jeunes » , raconte Cherif Bouzid, éducateur PJJ dans un foyer clermontois et militant associatif dans les quartiers de l'agglomération. « C’était la surenchère et cela provoquait de l’insécurité. La défiance est forte du côté des jeunes, ils ne se cachent plus, c’est même un moyen de s’exprimer. Parce qu’ils ont l’impression qu’on veut se débarrasser d’eux et que la seule solution qu'on leur propose est de les "virer" de l'espace public. Cela renforce chez eux le sentiment d'abandon. »

« En vérité, c’est plus calme depuis que la police a arrêté de passer , assure même un commerçant de la rue, qui a doucement noué contact avec les jeunes. C’est quand il y avait des CRS du matin au soir qu’ils ont fait le plus de conneries. »

« Pourrir les quartiers»

En l’absence de toute transparence, chacun juge le dispositif en fonction de son ressenti. Pour Cherif Bouzid, la ZSP « est une coquille vide, car la police n'est pas formée à ce type de mission et les moyens d'intervention demeurent assez restreints » .

« On crédite une frange de l’opinion publique qui vote et dont le seuil de tolérance est assez bas face aux petites incivilités. Mais les dispositifs répressifs qui sont mis en place depuis la fin de la police de proximité ont contribué à pourrir les quartiers populaires et la relation jeunes-police. »

L’éducateur se souvient de l’époque – entre 1998 et 2003 – où les deux ou trois officiers de la police de proximité tournaient dans les quartiers nord de Clermont-Ferrand. « Nous avions une présence de police très intéressante, qui permettait d’amortir les choses et de prévenir les conflits » , se rappelle-t-il. Il était alors animateur socioculturel et responsable du secteur jeunes dans le quartier des Vergnes. « Aujourd’hui, on a une intervention souvent inadaptée, et musclée, des forces de police. »

Et l’optimisme de certains riverains n’est pas partagé par les travailleurs sociaux, qui ont les yeux sur d’autres indicateurs. Un employé de la maison de quartier, une structure municipale, exprime notamment son inquiétude sur le front de l’emploi. « Cette rentrée est particulièrement chargée , dit-il. J’ai 15 à 20 jeunes qui viennent chaque jour. C’est à se demander à quoi je sers. On arrive à en accrocher un sur une formation, mais pour les autres, c’est compliqué. »  

Et si la situation sécuritaire semble dans une phase d’accalmie, rien ne gage que cela dure. « Les jeunes nourrissent une forme de fatalité dangereuse , s’inquiète même Cherif Bouzid, qui aurait préféré voir s’installer une “zone d’emploi prioritaire” à Saint-Jacques . C’est une bombe à retardement. Demain, sur une interpellation qui finit mal, ou dans un conflit avec des représentants de l’institution, il peut y avoir une remontée de cette haine, qui est nourrie depuis des années. »

« C’est un quartier au bord du gouffre , assure Rachid. Le thermomètre est dans le rouge depuis longtemps. »  


  1. Le dealer du film Scarface 

  2. Saint-Jacques accueille 22 % d’habitants à bas revenus 

  3. Le prénom a été modifié 


Dans son quartier de la Gouthier, au nord de la ville, Marouane, 32 ans, se souvient de l’époque de la police de proximité : « J’ai fait du ski nautique avec des CRS et lorsqu’on avait 13-14 ans, les flics nous emmenaient faire de la bécane. Voilà une solution ! Les jeunes ne pensent qu’à ça, la moto, pourquoi ne pas leur permettre de réaliser leur passion. Dans le quartier ça crée des conflits de générations. C’est à croire qu’ils veulent qu’on s’entre-tue »

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