« Bréviaire des anonymes » : possédé par ceux qui n’ont rien

Dans son excellent nouveau roman, Lyonel Trouillot met en scène des voix qui humanisent un jeune privilégié.

Christophe Kantcheff  • 9 janvier 2026 abonné·es
« Bréviaire des anonymes » : possédé par ceux qui n’ont rien
Lyonel Trouillot porte un regard tendre et espiègle sur la plèbe haïtienne – au sein de laquelle il a choisi de vivre depuis des décennies.
© Jean-Claude Bourjolly

Un grand écrivain refait toujours le même livre, pourtant, chacun de ses opus est différent. Lyonel Trouillot n’échappe pas à cette règle, depuis trente-cinq ans maintenant qu’il publie romans, nouvelles et poèmes, restant fidèle à sa philosophie de l’écriture. Récemment, il l’a synthétisée dans un essai se présentant sous la forme d’un entretien (fictif), Lettre à Matys (1), où on peut lire : « Je ressens cette obligation de participer au tracé de cette épopée des humbles, des vaincus. » Et aussi : « La littérature c’est du social individué […]. Un soi et un hors soi. C’est de cette tension que naît cet objet esthétique qui va s’appeler le texte. » Ce qui l’amenait à dire que sa préférence allait aux œuvres littéraires qui édifiaient « les maisons des autres ».

On ne saurait mieux définir son nouveau roman, dont le titre est en exacte résonance avec ce postulat : Bréviaire des anonymes. Les « humbles » parsèment ses livres, de Rue des pas-perdus (1998) à Bicentenaire (2004), de Yanvalou pour Charlie (2009) à Histoires simples (2024), en passant par Kannjawou (2016) ou Veilleuse du Calvaire (2023) (2). Leurs protagonistes, loin d’être (ou de n’être que) des ­victimes, ont peut-être des « vies minuscules », selon la formule d’un de ses confrères écrivains, celles-ci n’en sont pas moins riches et diverses, générant des consciences avisées. C’est, par exemple, le cas de la jeune fille qui ouvre Bréviaire des anonymes : Manie, diminutif de Marianne.

Personne ne l’appelle ainsi. Pour tous, c’est « la petite bossue de la rue des Fronts-Forts », à Port-au-Prince. Y compris aux yeux de sa mère, qui ne vit qu’à travers sa souffrance exhibée d’avoir une telle fille dont la bosse est habitée par le diable. Son frère est le seul qui l’appelait encore Manie. C’est à lui qu’elle s’adresse dans ces premières pages, lui qui s’est mis soudain à la nommer comme les autres, perdant toute tendresse à son égard, et visant un nouvel avenir de chef en séduisant la fille du prophète de la secte qui règne sur la communauté. Il faut entendre par « secte » l’Église évangélique.

Comme toujours chez Lyonel Trouillot, ce roman a une construction savante qui dévoile peu à peu sa signification. Ces dix-sept premières pages, qui se présentent typographiquement en italique, ont un statut particulier. On comprend à les lire que Manie n’est plus. Elle a été exécutée par les membres de la secte au cours d’une séance d’exorcisme plus violente que d’habitude, durant laquelle chacun est venu la piétiner à plusieurs reprises – Manie racontera la scène plus tard. Elle est donc une voix, une revenante qui vient hanter l’esprit du narrateur principal.

Comme toujours chez Lyonel Trouillot, ce roman a une construction savante qui dévoile peu à peu sa signification.

« La première à venir installer son bordel dans ma tête, ce fut la petite bossue de la rue des Fronts-Forts. » C’est par cette phrase que nous faisons connaissance avec ce narrateur qui n’aura jamais de nom. Il ne fait pourtant pas partie des « anonymes ». C’est un garçon qui a toujours vécu sous la protection de son oncle, un dignitaire ayant conquis son pouvoir au prix de multiples turpitudes, mais qu’il

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Littérature
Temps de lecture : 8 minutes