Prisonnier torturé par l'armée française au Congo : le scoop de la TV suédoise

Selon les informations de la chaîne de télévision publique suédoise SVT , un prisonnier a été torturé par les militaires français au cours de l´opération conjointe UE-Onu « Artémis » en 2003, en République démocratique du Congo. Les responsables militaires de l'opération étaient alors des soldats et des officiers des unités spéciales françaises, avec qui les Suédois coopéraient. Pendant presque cinq ans, la Défense nationale suédoise et française ont couvert l'incident et aucun des responsables n’a été poursuivi en justice. Voici la version française de l'article publié sur le site internet de SVT.

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L'opération Artémis, déployée par l´Onu et l’Eufor, avait pour mission de stopper les massacres perpétrés dans la province congolaise d’Ituri, où plusieurs groupes de milices s’affrontaient, sans épargner la population civile. Artémis était composé principalement d´unités spéciales françaises, mais la Suède, dans le cadre de l’Eufor, participait à l’opération à hauteur d’environ 80 hommes du Groupe spécial de sécurité et de la Compagnie d´action des parachutistes, les unités d'élite de l'armée suédoise.

En juillet 2003, des soldats français capturent un jeune homme d’une vingtaine d’années, et l'emmènent à la base militaire franco-suédoise de Chem-Chem, située à Bunia. L’émission de la chaîne publique SVT « Uppdrag granskning » a interviewé plusieurs soldats suédois présents, qui ont relaté les faits suivants :

  • « L´homme était montré sur la base avec un lacet autour de la gorge par l´aide de camp du commandant français. Pendant les interrogatoires, qui se tenaient durant plusieurs heures dans le cantonnement français, il était, entre autres choses, soumis à une noyade fictive. On pouvait entendre les cris du prisonnier dans toute la base. »

  • « Il arrive encore que je me réveille la nuit en entendant les cris. C´était comme si on étranglait un chat, personne dans le camp ne pouvait éviter de l´entendre. Celui qui dit qu´il n’a pas entendu parler de ça, il ment » , confie un des soldats à Uppdrag granskning.

Illustration - Prisonnier torturé par l'armée française au Congo : le scoop de la TV suédoise
La ministre de la défense Michèle Alliot-Marie salue les forces spéciales suédoises à Bunia, le 1er août 2003. AFP / En une de Politis.fr : les forces spéciales françaises patrouillent près de Bunia, le 14 juin 2003. AFP

  • « Plus tard dans la soirée, le prisonnier est emmené sur le terrain commun devant une tente d´état-major, ou les officiers suédois viennent juste de tenir une réunion. Le prisonnier est penché vers le sol. Un officier simule une exécution fictive en pointant son arme contre la tête du prisonnier, sans tirer. L’exécution fictive a été conduite par le commandant français de l’opération Artémis, le colonel Christophe Rastouil. La torture a continué toute la soirée, jusqu´a ce que le prisonnier, à minuit, soit emmené dans un véhicule français, avec un capuchon sur la tête, et mené hors du camp, vers une destination inconnue. »

  • « Ils disaient qu´ils l´avaient relâché, mais la question est de savoir où. S´il l’ont libéré dans le camp adverse, cela signifie un arrêt de mort » , précise à SVT un des soldats suédois présents sur les lieux.

Le commandement suédois ne rapportait pas

Plusieurs soldats suédois ont réagi à ce qui est arrivé et l’ont rapporté à leur chef, le lieutenant-colonel Hans Alm, à l´époque également chef du Groupe spécial de sécurité.

Mais Alm, qui, selon plusieurs sources de Uppdrag Granskning, était lui-même témoin et entendait une partie de la torture, n´a pas agi. Le jour suivant, il a déclaré aux soldats suédois qu’il avait eu une conversation avec le colonel français, où il avait fait remarquer que s´ils devaient « interroger des prisonniers de cette manière, il ne faut pas le faire devant nous » .

Selon Uppdrag Granskning, un des soldats suédois avait rédigé un rapport de l´incident, avec une description détaillée de la torture, qu´il voulait envoyer au quartier général de l´armée à Stockholm. Hans Alm en aurait refusé le principe, pour cause de « gentlemens´agreement » conclu avec le colonel français, selon lequel l’incident ne devait pas être rapporté. Mais le colonel renvoyait de son côté un rapport déformé qui faisait seulement état d´un prisonnier pris, interrogé et puis relâché.

En conflit avec le droit international

Selon le lieutenant-général Johan Kihl et plusieurs autres hauts gradés avec lesquels Uppdrag granskning s’est entretenu, cet incident est en totale opposition avec le droit international et la mission des soldats suédois et français sur place :

  • « C’est contre le droit international, et les règles de la guerre. C´est définitivement un crime. »

  • « Mon idée de tout ça, c´est que des choses pareilles ne sont pas faites pour soutirer des renseignements. Il s´agit de terrifier des gens. Montrer que ça peut t’arriver. C´est de la terreur pure dont il s´agit ici » , dit Johan Kihl.

La Défense nationale couvre l´incident

La Défense nationale de Suède a eu très vite connaissance de l´incident, puisque des soldats présents ont transmis l´information à leurs supérieurs dès leur retour en Suède. L´information a ainsi remonté progressivement la hiérarchie. A l´été 2006, le commandant en chef Håkan Syrén prend personnellement connaissance des événements. Mais aucune investigation sérieuse ne sera lancée avant qu´un officier présent sur place à l'époque ne fasse un rapport officiel à son unité, au printemps 2007.

La Défense nationale française a été avertie après la publication de ce rapport, mais, selon le juriste en chef de la Défense nationale de Suède, l’institution tricolore a conclu qu´aucune faute n’avait été commise. A la fin des investigations suédoises, en décembre 2007, le commandant en chef suédois écrit à son collègue français, en lui proposant de fournir une copie des conclusions de l’enquête. Trois mois plus tard, aucune demande n’avait été formulée du côté français.

Les officiers ont été promus

Hans Alm a été promu colonel après son retour. Pour son travail lors de l’opération Artémis, il a été décoré de la médaille du mérite en or du commandant en chef de la Suède, et de la plus haute décoration de la Défense nationale de France. Le commandant en chef suédois Håkan Syrén a reçu la Légion d´honneur en 2006.

Le colonel Christophe Rastouil a été décoré par le roi de Suède Carl XVI Gustaf en 2005 d´une des plus hautes décorations que le pays puisse décerner à un étranger, l’Ordre de l´étoile du nord.

Sven Bergman, Joachim Dyfvermark, Fredrik Laurin, www.svt.se/granskning. Traduction SVT, avec Xavier Frison.


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