Jean-Jacques de Felice : « L’utopie est nécessaire »

Pendant plus d’un demi-siècle, Jean-Jacques de Felice, décédé cet été, a mis son métier d’avocat au service des individus en butte à l’injustice, et des peuples sous l’emprise d’une dictature ou du pouvoir colonial.

Christophe Kantcheff  • 28 août 2008
Partager :

Avec son regard doux, sa voix posée, son sérieux et sa discrétion, Jean-Jacques de Felice était loin de correspondre à l’image du subversif ou du dynamiteur d’ordre établi. Il ne détestait rien tant que les diatribes enflammées et les provocations sans lendemain. Et pourtant, Jean-Jacques de Felice fut un homme dangereux pour tous les pouvoirs abusifs, les hiérarchies oppressives, les esprits cyniques, lâches ou fatalistes responsables de violences physiques ou symboliques. Pendant plus de cinquante ans, de 1952, année où il a prêté serment, jusqu’à ce 27 juillet 2008, où la maladie a fini par avoir raison de lui, Jean-Jacques de Felice n’a cessé de mettre son métier d’avocat au service des êtres et des peuples dominés, humiliés, aspirant à la liberté. Plus d’un demi-siècle de combats difficiles, parce qu’au début toujours minoritaires, certains paraissant même désespérés alors que plusieurs se soldèrent par une victoire. Mais des combats exaltants pour un homme qui se nourrissait de la richesse des relations humaines et qui n’a jamais faibli dans ses convictions humanistes.

Illustration - « L’utopie est nécessaire »

Adepte de la non-violence, J.-J. de Felice a défendu ceux qu’on désigne comme « terroristes ». MORIN/AFP

Très imprégné par les valeurs du protestantisme que ses parents lui ont transmises, eux-mêmes descendants de pasteurs, Jean-Jacques de Felice, né le 15 mai 1928, gardait à l’esprit le mot que Marie Durand, enfermée au XVIIIe siècle pendant près de quarante ans en raison de sa religion, avait gravé dans sa cellule : résister. Tôt influencé par la lecture de Gandhi et de Tolstoï, la non-violence lui semblait « la seule voie éthiquement possible et politiquement utile » , comme l’a rappelé le communiqué de la Ligue des droits de l’homme, saluant celui qui en était membre depuis le début des années 1960, où il rejoignit Daniel Mayer, Robert Verdier, Madeleine Rebérioux ou Pierre Vidal-Naquet, qui devinrent, parmi d’autres, ses frères et sœur de combat. Il fut ainsi l’un des défenseurs les plus convaincants de tous ceux qui refusaient de porter les armes – insoumis et déserteurs, qu’ils soient Français pendant la guerre d’Algérie, Américains pendant la guerre du Vietnam ou Portugais pendant la guerre de l’Angola –, et contribua à la reconnaissance officielle du statut d’objecteur de conscience. Ces avancées dans les législations, ces conquêtes de libertés publiques étaient des objectifs essentiels pour Jean-Jacques de Felice, qui s’était refusé à suivre l’exemple de son père, avocat lui-même, devenu homme politique et même secrétaire d’État sous la Quatrième République. Car, pour lui, le politique restait prisonnier du temps court. Il se sentait plus à l’aise dans une visée à long terme. Alors qu’il est de bon ton aujourd’hui de gausser l’idéalisme, voire de le diaboliser, Jean-Jacques de Felice se reconnaissait volontiers « rêveur » ou « utopiste ». « L’utopie est nécessaire, disait-il, et pour le juriste que je suis, parvenir à placer dans le droit un certain nombre d’espérances fortes, pour un avenir même lointain, est une grande satisfaction. » Sans doute fallait-il être utopiste pour créer le comité français contre l’apartheid dans les années 1960, ou prendre la défense des paysans du Larzac contre l’armée, ou se battre, dans la suite de Mai 68, au sein du Mouvement d’action judiciaire en faveur des droits des détenus, puis du Groupement information prison, avec Sartre et Foucault, pour l’abolition des quartiers de haute sécurité, notamment. Ceux qui prônent le scepticisme sans avoir jamais rien obtenu peuvent en prendre de la graine…

Jean-Jacques de Felice ne faisait pas de distinction entre la défense d’un individu dont les droits étaient bafoués et celle d’un peuple soumis à la dictature ou à l’oppression coloniale. Le travail qu’il accomplit pendant la guerre d’Algérie en faveur des militants nationalistes algériens, du bidonville de Nanterre en particulier, sous l’autorité d’un avocat kabyle installé à Paris, Mourad Oussedik, l’a définitivement marqué. Un peu plus tard, il se mit au service du peuple kanak, dont il se sentit très solidaire. Enfin, il fut sans cesse aux côtés des sans-logis, des sans-papiers, ceux qui forment cet autre peuple, avec les détenus, des sans-voix. Jean-Jacques de Felice a aimé parler longuement avec tous ces hommes et ces femmes, ces militants, ces combattants en quête de dignité. Il était touché par la force qui toujours émanait d’eux quand bien même leur avenir était souvent incertain.

Cet adepte de la non-violence fut peut-être le meilleur défenseur de ceux que la société désigne comme éminemment dangereux, ces « terroristes » qu’aujourd’hui les États occidentaux voient partout. Un paradoxe ? Certainement pas. Si, jusqu’à ses derniers jours, avec Irène Terrel, il fut l’avocat des réfugiés italiens, et en particulier de Marina Petrella, c’est parce qu’ils ont réussi ce qui lui paraissait primordial, sortir de la violence, d’où la protection que la France leur doit. Jean-Jacques de Felice, qui débuta son métier d’avocat en défendant des mineurs délinquants, croyait dans les capacités de l’homme à se réformer, à se transformer, à partir du moment où la société lui en donne la possibilité. C’est pourquoi la pédagogie lui semblait préférable à la sanction, l’éducation à la répression. Il faut, pour partager cette philosophie, un certain amour des autres.

Idées
Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

La gauche et la méritocratie : une longue histoire
Méritocratie 17 décembre 2025 abonné·es

La gauche et la méritocratie : une longue histoire

Les progressistes ont longtemps mis en avant les vertus de l’école républicaine pour franchir les barrières sociales. Mais le néolibéralisme dominant laisse peu de chances aux enfants des classes populaires de s’extirper de leur milieu d’origine.
Par Olivier Doubre
Kaoutar Harchi, Dylan Ayissi : « Le mérite est une notion piège »
Entretien 17 décembre 2025 abonné·es

Kaoutar Harchi, Dylan Ayissi : « Le mérite est une notion piège »

Dans un entretien croisé, l’autrice et sociologue et le président de l’association Une voie pour tous remettent en question la notion de mérite dans un système scolaire traversé par de profondes inégalités.
Par Kamélia Ouaïssa et Hugo Boursier
« La société française a découvert que l’homosexualité a été réprimée jusqu’à récemment »
Entretien 17 décembre 2025 abonné·es

« La société française a découvert que l’homosexualité a été réprimée jusqu’à récemment »

Sociopolitiste et historien, Antoine Idier analyse les enjeux de la proposition de loi « portant réparation des personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982 », votée le jeudi 18 décembre 2025 par l’Assemblée nationale.
Par Olivier Doubre
Quand la justice menace (vraiment) la démocratie
Idées 11 décembre 2025 abonné·es

Quand la justice menace (vraiment) la démocratie

De Marine Le Pen à Nicolas Sarkozy, plusieurs responsables politiques condamnés dénoncent une atteinte au libre choix du peuple. Un enfumage qui masque pourtant une menace juridique bien réelle : celle de l’arbitrage international, exercé au détriment des peuples.
Par François Rulier