« Fanon nous engage à l’action »

À l’occasion du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, sa fille, Mireille Fanon-Mendès-France, revient sur l’actualité cruciale de son œuvre, ses usages, ses trahisons, et sur l’urgence d’une pensée véritablement décoloniale, face aux replis identitaires et aux résistances d’un ordre postcolonial jamais réellement démantelé.

Pierre Jacquemain  • 16 juillet 2025 abonné·es
« Fanon nous engage à l’action »
Frantz Fanon, à une conférence de presse, en 1957, période à laquelle il travaille à l'hôpital de Blida.
© Domaine public / Wikipédia

Cent ans après sa naissance, Frantz Fanon dérange toujours. C’est peut-être là le signe le plus éclatant de la puissance subversive de sa pensée. Anticolonialiste radical, théoricien de la violence émancipatrice, analyste implacable des ravages psychiques du colonialisme, Fanon ne s’enseigne que rarement, ou à la marge, comme si sa parole brûlait encore trop fort pour entrer dans les cadres confortables de l’institution. Pourquoi cet effacement ? Que révèle-t-il de notre incapacité à affronter l’histoire coloniale et ses prolongements contemporains ?

L’œuvre de Fanon est souvent lue à travers le prisme de la lutte anticoloniale. Va-t-elle, selon vous, au-delà de son contexte historique immédiat ? Que dit-elle de notre présent ?

Mireille Fanon-Mendès-France,coprésidente dela FondationFrantz-Fanon (BERND VON JUTRCZENKA / AFP.)

Mireille Fanon-Mendès-France : Réduire Fanon à un simple anticolonialiste est une erreur. S’il n’était que cela, sa pensée serait aujourd’hui dépassée. Certes, les luttes anticoloniales d’après-guerre ont produit des indépendances formelles, mais elles n’ont pas forcément abouti à une réelle émancipation. Il reste des foyers de résistance, comme en Palestine. Pour Fanon, l’indépendance de l’Algérie n’était qu’un point de départ : il visait l’unité africaine et, au-delà, l’émancipation globale de tous les peuples dominés. Quand il démissionne de l’hôpital de Blida, il affirme une idée essentielle : une société qui produit de la domination et de l’aliénation ne peut pas être une société de liberté.

La libération du malade mental ne passe pas uniquement par le soin individuel, mais par la transformation sociale, par la remise en question des catégorisations, des hiérarchies, des rapports de pouvoir. Cette pensée n’a pas été suffisamment reprise, même par les mouvements anticoloniaux de son époque. Fanon insiste sur la décolonisation des esprits. Libérer un peuple n’implique pas automatiquement son émancipation. Il faut aussi que ceux qui ont participé aux luttes anticoloniales, une fois rentrés chez eux, interrogent leurs propres sociétés.

Comment répond-il à cette exigence d’une prise de conscience collective ?

Par un double regard : celui du malade et celui de la société. Il interroge ce que la société produit comme aliénation, tensions, névroses. Fanon invite à dépasser les luttes sectorielles. Des mouvements comme ceux pour la Palestine, contre la criminalisation des migrants, ou contre les coupes budgétaires en santé et en éducation, devraient réfléchir à la désaliénation collective. Il faut rompre

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Idées
Publié dans le dossier
Frantz Fanon, cent ans d'avance
Temps de lecture : 7 minutes

Pour aller plus loin…

Maria Mies, combattante de la subsistance
Sociologie • 9 octobre 2026 abonné·es

Maria Mies, combattante de la subsistance

Traduite pour la première fois en français, l’autobiographie de la sociologue allemande nous plonge dans près de quatre-vingts ans d’histoire des luttes féministes et anti-impérialistes, entre l’Occident et l’Inde.
Par Vanina Delmas
Amélie Cadier-Loriaud : « Le mythe de la responsabilité individuelle est le moteur du capitalisme sanitaire » 
Entretien • 7 octobre 2026 abonné·es

Amélie Cadier-Loriaud : « Le mythe de la responsabilité individuelle est le moteur du capitalisme sanitaire » 

Dans Nos Corps politiques, la médecin-philosophe détricote les injonctions permanentes « pour notre bonne santé », et défend une médecine plus collective, empathique et consciente que nous vivons toutes et tous dans un monde contaminé.
Par Vanina Delmas
Fascisme aux États-Unis : du Ku Klux Klan au mouvement Maga
Essai • 1 octobre 2026 abonné·es

Fascisme aux États-Unis : du Ku Klux Klan au mouvement Maga

Olivier Burtin retrace l’histoire du fascisme américain, un courant longtemps relégué aux marges mais qui n’a cessé de se réinventer jusqu’à investir le cœur du pouvoir politique.
Par Juliette Heinzlef
Hala Abou Hassira : « Notre combat n’est pas contre les juifs, il est contre la force occupante qu’est Israël »
Entretien • 30 septembre 2026 abonné·es

Hala Abou Hassira : « Notre combat n’est pas contre les juifs, il est contre la force occupante qu’est Israël »

La première ambassadrice de l’État de Palestine en France est une diplomate pas comme les autres. Palestinienne originaire de la bande de Gaza, elle porte en elle la douleur de son peuple mais également l’espoir d’un réveil de la communauté internationale, pour que les responsables d’un génocide et leurs complices soient un jour jugé·es.
Par Céline Martelet