Le don, c’est pas un cadeau !

Pauline Graulle  • 24 décembre 2008 abonné·es

Dans les années 1970 , la secte Krishna implantée aux États-Unis utilisait une technique diablement efficace pour renflouer ses caisses. Des quêteurs de rue offraient une fleur aux passants qui, pris par surprise, se retrouvaient sans le vouloir avec ce « cadeau » entre les mains. Robert Cialdini [^2], chercheur en psychologie sociale, rapporte ainsi la scène : « Le passant est en proie à un conflit qui commence à se lire sur son visage. Doit-il garder la fleur et s’en aller sans rien donner en retour, ou doit-il céder à la pression de la règle si profondément ancrée en lui, et lui donner quelque chose ? » Finalement, avec une « grimace de résignation » , le passant fouille dans sa poche pour en extraire « un dollar ou deux, qui sont gracieusement acceptés » . Et part « librement » avant de jeter la fleur à la poubelle.

**Cette « règle de la réciprocité » évoquée par Cialdini n’est autre que « l’obligation de rendre », une découverte anthropologique fondamentale relatée par Marcel Mauss dans son célèbre *Essai sur le don (1925). En dévoilant les règles informulées du système du don, il révèle ainsi que derrière ses apparences d’acte « libre et gratuit » hautement valorisé dans notre société, le don cache aussi un puissant système d’aliénation fondé sur le « contre-don ».
Le don oblige en effet le donataire à recevoir, puis à rendre. Ou plutôt à donner en retour quelque chose dont la valeur sera supérieure au don initial – si l’équivalence était de mise, la transaction apparaîtrait comme un simple échange économique. « Accepter quelque chose de quelqu’un, c’est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme » , constate Mauss. Dès lors, refuser un cadeau équivaut à refuser l’alliance. Et si le bénéficiaire du don refuse ou n’est pas en mesure de rendre davantage, le donateur tient le bénéficiaire en dette. Donner de façon « écrasante », de façon à ce que le donataire ne puisse pas rendre, c’est donc assurer sa domination sur l’autre.
Loin des discours angéliques, le système du don est donc ambivalent dans son essence même. Acte de générosité qui instaure tout à la fois le partage, le lien social et la solidarité, il est dans le même temps un acte de violence déguisée.

[^2]: Influences et manipulation, First Éditions, 2004.

Société
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