Le chiffon rouge de la croissance verte

Jean Gadrey  • 30 avril 2009
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L’un des personnages les plus en vue du parc Sarkoland, Nicolas Baverez, a trouvé une formule désopilante : « L’EPR et la voiture électrique sont les deux mamelles du développement durable. » Son maître à penser, un autre Nicolas, avait déclaré quant à lui, dans l’une de ses saillies politiques majeures, que « la voiture, symbole de la croissance d’hier, sera le vecteur de la croissance de demain » . Quant à Jean-Louis Borloo, plutôt discret par ces temps de relance anti-Grenelle, il a quand même estimé le 30 mars dernier que « la crise actuelle est l’occasion de poser les bases de la croissance verte » . Ainsi, le développement durable, concept déjà un peu fourre-tout, est-il en passe d’être détrôné par la croissance verte.
Personne n’en propose de définition, mais on peut supposer qu’il s’agit d’une croissance (augmentation des quantités produites) compatible avec les exigences écologiques les plus importantes : réduction forte du recours aux énergies fossiles et à l’eau, préservation de la biodiversité, arrêt de l’artificialisation des sols, sauvetage des mers et des espèces qui s’y trouvent, division par quatre à cinq des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050, etc.

Prenons alors l’exemple du climat. Pour ne pas aggraver un réchauffement déjà irréversible, il faudrait réduire de 4 % par an les émissions globales de la France d’ici à 2050. En cas de croissance du PIB de 2 % par an, cela veut dire une réduction de 6 % par an par unité de produit, alors que depuis 2000 on atteint péniblement le chiffre de 2 %. Réduire trois fois plus vite ? Pas facile d’y croire.
Oui mais, nous disent les modernes, le salut par la croissance verte viendra des nouvelles technologies, des services et surtout de la fameuse « économie de la connaissance ».

Ces gens-là n’ont assurément jamais mis le nez dans certaines connaissances pourtant à leur portée : les bilans matières et les bilans carbone de ces activités. Un ordinateur de bureau standard « pèse » 1,3 tonne de CO2 pour sa production et son transport, et 1 500 litres d’eau. Dans un monde durable, les émissions par personne et par an ne devraient pas dépasser 1,7 tonne de CO2 (et 1,2 tonne en 2050, s’il y a 9 milliards d’humains). Un seul ordinateur, sans compter l’énergie dépensée pour son fonctionnement, « bouffe » déjà les trois quarts des « droits de tirage » annuels actuels par personne. Faut-il encourager la croissance indéfinie de leur production, ou faire d’autres choix pour une informatique accessible, produite et utilisée autrement, recyclable sans trop de ressources, à très longue durée de vie, ce qui est très mauvais pour les chiffres de croissance ?

L’économie de la connaissance ? Ceux qui nous en vantent les mérites, chercheurs habitués des colloques internationaux, ont-ils seulement effectué un bilan carbone de leurs déplacements au nom de la connaissance « hors-sol » ? L’ont-ils fait pour l’activité quotidienne d’un campus avec ses milliers de déplacements induits ? Ces services, comme d’autres, fonctionnent aujourd’hui avec des déplacements massifs de personnes. Et les économies où il y a le plus de services sont aussi celles dont les niveaux d’émissions et de consommation de matières sont les plus élevés… À nouveau, est-ce leur croissance perpétuelle en quantité qu’il faut viser ou l’amélioration de leur organisation spatiale, de leur qualité, de leur capacité de réponse aux besoins de tous ? Faire croître de 2 % par an le volume des services d’enseignement et de santé ? Pendant une période, peut-être, mais, au-delà, cela voudrait dire qu’en 2050 on en fournirait 2,2 fois plus, et 6 fois plus en 2100. Indépendamment du bilan écologique, c’est stupide.

On ne voit guère comment, dans les pays riches en tout cas, la poursuite de la croissance des quantités, quelle qu’en soit la nature, pourrait être compatible avec les grandes contraintes collectives de survie. Verdir une production dont le volume augmenterait sans cesse est une impasse, un chiffon rouge qu’agitent ceux qui, après nous avoir plongés dans la crise, prétendent nous en sortir sans changer vraiment de modèle de production ni de mode de vie, et sans s’en prendre aux inégalités.

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