Pour comprendre la crise

Quatre livres récents abordent les causes et les effets de la crise financière, ou proposent des solutions. À rebours des idées reçues, bien sûr.

Thierry Brun  • 21 mai 2009 abonné·es

Que la France s’endette !

Vive la dette !, Marc Bousseyrol, éditions Thierry Magnier, 161 p., 8,90 euros.

Invoquer des « lois » de l’économie pour affirmer que l’endettement de l’État ne serait qu’un très mauvais service rendu aux citoyens procède de l’idéologie, au mieux de présupposés théoriques toujours discutables. François Fillon, Premier ministre, en a apporté une brillante démonstration. Le chef du gouvernement déclare en 2007 que la France est en faillite, mais, quelques mois plus tard, ses décisions valident une dette publique record pour assurer le sauvetage des banques et de l’industrie automobile. Le livre de Marc Bousseyrol, agrégé d’économie et ancien élève de l’École normale supérieur de Cachan, débute avec cet exemple et lui donne une dimension historique, rarement abordée, pour montrer que cette rhétorique de l’insupportable dette de l’État était une question politique de grande importance dès la Révolution française. L’actuel Premier ministre ne fait que reprendre un raisonnement assimilant la dette au désordre social, reformulé depuis un siècle et demi par des économistes et des hommes politiques, tels Jean-Baptiste Say, Jacques Rueff, Antoine Pinay, Raymond Barre et son ancien élève Jacques Attali. Cette idée chère à l’école du libéralisme contemporain de Milton Friedman et Friedrich Hayek a été ensuite reprise par Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et François Bayrou. L’uniformisation du discours autour de la dette publique est une forme de démission politique. Car « dire “Vive la dette” n’est pas se réjouir de son existence mais se réjouir qu’elle puisse réapparaître aujourd’hui comme un outil légitime de politique économique » . Osons dire avec Bousseyrol que la dette a des vertus.

La crise pouvait être évitée

Crise, la solution interdite, Pierre Larrouturou, éditions Desclée de Brouwer, 309 p., 18 euros.

Économiste et ancien délégué national Europe du Parti socialiste, Pierre Larrouturou est de ceux qui avaient annoncé la crise financière et que l’on n’avait pas écoutés. Avec ce nouvel ouvrage très argumenté et très accessible, Larrouturou livre un volumineux dossier sur les causes profondes de cette déroute. L’économiste donne les clés d’un « débat interdit » , à gauche comme à droite, qui se résume à cette affirmation terrible de Nicolas Sarkozy prononcée à la télévision en février : « Il n’y a pas d’alternative à ma politique. » Ce « there is no alternative » avait aussi été utilisé par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, en leur temps, pour laisser se déliter les régulations économiques. Il y a cependant une alternative, affirme vigoureusement Larrouturou. Par exemple, la cause fondamentale de nos déficits vient d’un partage inégal entre salaires et bénéfices. Et des ressources nouvelles peuvent être dégagées tout en imposant le respect de normes sociales et environnementales dans le commerce mondial. Le précurseur de la semaine de quatre jours réaffirme cette voie oubliée, pourtant efficace, d’un partage du temps de travail. Cette somme est une excellente démonstration. Et montre l’incapacité de nos « élites » à accepter un débat sur les causes de la crise.

Sortir de la crise globale

Sortir de la crise globale, vers un monde écologique et solidaire, Attac, éditions La Découverte, 149 p., 10 euros.

La dernière livraison de l’association Attac, sous la direction de deux économistes, Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon, propose une réponse sociale et écologique à ce qui est une crise systémique. Il s’agit d’une synthèse des analyses et propositions d’Attac, et d’une étape des réflexions de l’association altermondialiste vers un modèle, de plus en plus affirmé, de développement solidaire et non productiviste. Très complet sur les crises financières et néolibérales, il est, avec l’excellent travail de Frédéric Lordon ( Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, éditions Raisons d’agir, 2008), un indispensable outil de compréhension des transformations du capitalisme.

Le roman de Romainville

Notre usine est un roman, Sylvain Rossignol, éditions La Découverte, 420 p., 12 euros.

Cela commence un jour de septembre 1967, dans l’usine 5 du site pharmaceutique de Roussel-Uclaf : « Nadine, je vais pas y arriver. » Et cela se termine trente ans plus tard, en 2007, par des témoignages sur le combat contre la fermeture du site de recherche pharmaceutique de Romainville, après la fusion du groupe pharmaceutique français Sanofi-Synthélabo avec le groupe franco-allemand Aventis. L’histoire du géant mondial Sanofi-Aventis, racontée par les salariés du site de Romainville, aidés de l’écrivain Sylvain Rossignol, a été conçue comme un roman. Récit intimiste et épopée contemporaine, cette longue fresque restitue un émouvant pan de l’histoire sociale, et vient d’être rééditée en livre de poche.

Idées
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