577 députés et 367 burqas…

Le Collectif des féministes pour l’égalité, animé notamment par Sylvie Tissot, revient ici sur l’affaire
de la burqa.

Sylvie Tissot  • 17 septembre 2009
Partager :

En juin 2009, le député André Gérin a proposé la création d’une commission parlementaire sur le port de la burqa et s’est dit favorable à une loi l’interdisant : nous protestons vigoureusement contre la campagne qui a été menée à cette occasion et rejetons avec force une telle proposition. Croyantes ou non-croyantes, musulmanes ou non-musulmanes, voilées ou non, nous sommes féministes et combattons depuis 2004 tous les dénis de droit et discriminations subis par les femmes voilées. Nous luttons contre l’instrumentalisation de notre cause
– l’égalité entre les hommes et les femmes – à des fins politiciennes et parfois racistes. L’affaire de la burqa franchit une étape dans cette dérive : assez !

En août, un rapport des Renseignements généraux a établi à 367 le nombre de femmes portant la burqa. Sans revenir sur le ridicule de l’opération (le ministère de l’Intérieur aurait donc dépêché des policiers dans toutes les chaumières ?), on peut dire que ce chiffre a au moins le mérite de remettre les choses à leur place. Loin d’être la tête avancée d’une déferlante islamique en France, les femmes privilégiant cette tenue traditionnelle sont une infime minorité.
377 femmes portant la burqa : et combien de plans de licenciements depuis le printemps ? Combien de Français qui ne sont pas partis en vacances cet été ? De même qu’à l’automne 2003 l’affaire du voile a été orchestrée pour déminer le mouvement social contre la réforme des retraites et l’immense impopularité du gouvernement de l’époque, on assiste à un stratagème identique. Il est bien regrettable qu’un député dit communiste, au lieu de se préoccuper des chômeurs et de s’indigner des bonus faramineux distribués aux traders, reprenne le thème néoconservateur du « choc des civilisations » en lançant une croisade contre les prétendues « zones de non-droit » que seraient devenues nos banlieues.

Ce stratagème ne fonctionnerait pas si, depuis des années, la classe politique et les médias n’avaient pas relayé une campagne de stigmatisation extrêmement violente contre les musulmans. Égorgeurs de moutons, selon le président de la République, femmes soumises et aliénées
– sauf si elles se conforment au schéma de la beurette abandonnant tout attachement à sa culture –, les musulmans et les musulmanes sont décrits comme une population à part ; la majorité sont pourtant nés en France, sont français, et veulent tout simplement jouir des mêmes droits que n’importe quel-le autre citoyen-ne.
L’argument féministe est venu conforter cette mise à l’écart. Or, s’il existe bien, au sein du monde musulman, des rapports de domination et des traditions sexistes, nous tenons à rappeler qu’il en existe partout, et en premier lieu au Parlement ! Les travées à 80 % masculines de l’Assemblée nationale ne sont pas qu’un « symbole » ; elles sont la traduction concrète d’une réalité claire : les femmes sont encore largement exclues des postes de pouvoir. « La vision de ces femmes emprisonnées » est, pour André Gérin, « intolérable » , « inacceptable »  ; le spectacle de l’entre-soi masculin que constitue le monde politique ne semble, en revanche, pas le gêner. Effectivement, les femmes ne se promènent pas en burqa à l’Assemblée ; excepté 107 d’entre elles, elles en sont tout simplement exclues […].

Nous dénonçons l’idée folle qui consisterait à interdire la burqa. De même que l’interdiction des capuches ou des regroupements dans les halls d’immeuble, elle participe d’une logique liberticide, et il est très inquiétant de la voir proposée et même discutée au sein de la classe politique. Nous sommes pour le respect des droits les plus élémentaires, qui sont au fondement des sociétés démocratiques, et, à ce titre, nous défendons le droit des individu-e-s à évoluer et à s’habiller comme ils/elles le veulent dans l’espace public. Nous sommes pour une laïcité qui garantisse la liberté de culte, et celle de penser et d’exprimer ses idées dans le respect de tous et de toutes. Pas pour une laïcité totalitaire qui implique la soumission à une culture et entend dicter nos choix, qu’ils soient spirituels, vestimentaires ou politiques.

Nous n’avons pas fini d’interdire si nous voulons nous attaquer à tous les « symboles » de la domination masculine. À ce compte-là, pourquoi ne pas interdire ceux que portent tant de femmes blanches supposées émancipées : talons aiguilles, rouge à lèvres ? Et surtout, au lieu de s’attaquer toujours à des femmes, pourquoi ne pas combattre d’abord les symboles que portent les hommes, par exemple la cravate ? Pourquoi ne pas constituer une commission d’enquête sur la diffusion quotidienne des normes de beauté oppressantes auxquelles doivent se plier les femmes, et sur tous ceux qui y participent : publicitaires, magazines féminins, industrie de la mode, et autres fabricants de produits amincissants ?
Assez du deux poids, deux mesures ! Assez de ces campagnes grotesques menées au nom des femmes mais qui ne conduisent qu’à les pénaliser ! Nous appelons toutes les forces féministes et progressistes à dénoncer cette opération, et à combattre ensemble pour la justice sociale et l’égalité entre les hommes et les femmes
– toutes les femmes.

Sylvie Tissot est maîtresse de conférences en sciences sociales à l’université Marc-Bloch de Strasbourg.
Publié dans
Les blogs et Les blogs invités
Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don !

Envie de soutenir le journal autrement qu’en vous abonnant ? Faites un don et déduisez-le de vos impôts ! Même quelques euros font la différence. Chaque soutien à la presse indépendante a du sens.

Faire Un Don