Qui a endetté les États-Unis ?

Gérard Duménil  • 17 décembre 2009
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Les premiers symptômes de la crise actuelle ont été diagnostiqués au mois d’août 2007. En septembre 2008, il était clair que le capitalisme était entré dans une crise majeure. Tout fut alors fait par les banques centrales pour soutenir les systèmes financiers en déroute. Mais cet automne 2008 marqua également le début d’une nouvelle forme d’intervention : la croissance des déficits publics. D’une part, les recettes fiscales diminuaient du fait de la contraction de l’activité économique. D’autre part, certains gouvernements, notamment aux États-Unis, mettaient en œuvre des plans de relance onéreux. Les dettes des États augmentaient, car tout agent qui dépense plus qu’il ne gagne emprunte.

Les tenants d’une orthodoxie extrême, à la droite de la droite, se sont scandalisés du soutien apporté par les banques centrales aux institutions financières, mais rien qui puisse se comparer à l’émoi provoqué par les déficits publics. Les chiffres du chômage peuvent s’envoler, rien ne se compare aux préoccupations concernant la dette de l’État. Dans un éditorial récent, Paul Krugman fait à Barack Obama le procès de ne pas résister à la tentation de la modération dans la lutte contre le chômage [^2]. Il l’accuse de prendre ses ordres à Wall Street, préoccupée par la hausse de la dette publique. Cette dette n’est pas plus élevée aux États-Unis qu’ailleurs, notamment en Europe, mais elle y suscite des inquiétudes particulières. Elle est, en effet, largement financée par l’étranger. Derrière la dette se profile donc le risque de la baisse du taux de change du dollar.

Aux États-Unis, la dette publique [^3].) représente aujourd’hui [^4] 70 % de la production du pays (le PIB). Malgré les différences institutionnelles, on peut rappeler que le pourcentage est de 74 % pour la France [^5]. Comment s’est-elle formée ? Après l’envolée provoquée par la Seconde Guerre mondiale, la dette états-unienne atteignait également 70 % de la production. La chronologie fut alors la suivante :

1 – Les premières décennies de l’après-guerre ramenèrent ce chiffre à 25 % du PIB à la fin des années 1970. Le poids de la guerre avait été effacé en environ vingt ans.

2 – Le néolibéralisme fit ensuite des miracles ! Alors que les dépenses de l’État restaient stables par rapport à la production du pays, la dette passa à près de 49 % en 1994. Les principales causes de cet accroissement furent des aspects bien connus du nouvel ordre social : des taux d’intérêts très supérieurs à la hausse des prix, une croissance faible, et la baisse des impôts sur les hauts revenus. À cela, on peut ajouter les programmes militaires du président Reagan.

3 – Il fallut le boom des nouvelles technologies de la seconde moitié des années 1990 pour retourner à environ 30 %.

4 – Les guerres actuelles ne sont pas peu de chose, mais, en termes de déficit, elles ne font guère le poids face aux décennies néolibérales de l’avant-septembre 2001. La dette regagna quelque 6 points de PIB avec la hausse des dépenses militaires dans les années 2000.

5 – La crise propulsa la dette vers des sommets, jusqu’aux 70 % actuels. Et si le financement de la dette par l’étranger est menaçant, on doit se demander qui a créé cette dépendance. C’est, à l’évidence, un pur produit de la phase récente d’emballement de la mondialisation néolibérale. En 1995, le cinquième des titres du Trésor états-unien étaient détenus par l’étranger ; aujourd’hui, la moitié.

La conclusion tient en un mot : « impudence ». Le compromis social de l’après-guerre (accusé de tous les laxismes par la droite) résorba les dettes héritées de la guerre, dans un contexte qui limitait les prérogatives et revenus des classes supérieures. De 1980 à 1994, le néolibéralisme états-unien battit des records en matière de contradiction entre l’accompli (la hausse de la dette) et le proclamé (l’orthodoxie financière). C’est lui qui déplaça la charge de la dette vers le reste du monde, créant une menace sur le dollar. Mais c’est encore la crise actuelle, autre produit des mêmes ambitions des classes supérieures, qui a porté l’endettement public à son comble. Et rien n’est terminé.

[^2]: Dans le New York Times du 22 novembre 2009, à partir d’une interview donnée par Barack Obama à Fox News.

[^3]: Il s’agit de la dette du gouvernement fédéral et des municipalités (les États n’empruntent pas

[^4]: Chiffre du deuxième trimestre 2009.

[^5]: La dette au sens des accords de Maastricht.

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