Pour une maternité émancipée

Prolongeant le débat initié dans Politis le 18 février, Corinne Morel Darleux réprouve le modèle productiviste aliénant défendu par Élisabeth Badinter, tandis que Clémentine Autain et Dominique Meda aspirent à une refonte des politiques familiales.

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Avec la sortie de son dernier livre, le Conflit, la femme et la mère (Flammarion), Élisabeth Badinter suscite un vif intérêt médiatique. La thèse du livre n’a pourtant rien de très neuf : c’est une dénonciation en règle du discours essentialiste sur la maternité. Dans l’Amour en plus, paru en 1980, la philosophe avait déjà mis en cause « l’instinct maternel ». Aujourd’hui, elle dénonce avec force et radicalité l’idéologie naturaliste qui oblige les femmes à donner leur corps, leur temps et leur liberté à l’enfant, et pointe les régressions à l’œuvre dans un contexte de crise économique où les femmes sont invitées à rentrer à la maison. Un coup de gueule qui fait du bien car les discours normatifs et le sexisme de l’univers qui entoure la maternité sont bel et bien préoccupants. Les futures mamans sont sous la pression des clichés et des injonctions : il faut être radieuse dans l’attente de « l’heureux événement », qui est, selon la vulgate psy, un moment de dépassement du complexe de castration et de réalisation de sa féminité ; pour être une « bonne mère », il est fortement conseillé d’allaiter, à la demande de préférence, et en évitant de renoncer trop tôt en cas de douleurs ; il faut se rendre très disponible et dévouée car, tous les grands pédo-psy en vue vous l’expliqueront, la présence de la maman est déterminante dans les premières années quand celle du père serait secondaire…

Et gare à celles qui ne voudraient pas d’enfant : les nullipares s’exposent à la suspicion, à la stigmatisation. Même si le discours ambiant sur la maternité est à certains égards bien plus contradictoire et subtil qu’une simple valorisation de la maternité à l’ancienne (par exemple, l’émergence assez récente du concept de « baby-blues » dans le débat public, mentionné y compris dans des brochures institutionnelles, montre que des avancées ont également cours), Élisabeth Badinter contribue à déculpabiliser là où les pressions sociales de la pensée dominante altèrent les chances d’épanouissement. Il s’agit bien de sortir les femmes d’un destin prétendu naturel et oppressant.

Toute la question, que les féministes ont souvent esquivée et sur laquelle Élisabeth Badinter fait quasiment l’impasse, réside dans la définition des conditions d’une maternité choisie et désaliénée, qui soit compatible avec les valeurs d’égalité et de liberté. Pour l’instant, l’alternative apparaît bien binaire, opposant grosso modo l’éloge de la maternité à son rejet – le retour à la maison ou la grève des ventres ! Au-delà du discours naturaliste à combattre, comment la maternité peut-elle cesser de rimer avec inégalité et se révéler compatible avec l’épanouissement individuel ?

Quelles sont les politiques publiques à développer pour accompagner les désirs des femmes et favoriser leur émancipation ? La refonte des politiques familiales et la recherche d’un autre partage des temps de la vie sont nécessaires. Le déficit d’accueil de la petite enfance – seul un enfant sur dix a une place en crèche –, son coût élevé et son univers quasi exclusivement féminin compliquent sévèrement l’équation pour les femmes. Le congé parental, qui éloigne du marché du travail (il peut durer trois ans) et ne garantit pas l’autonomie financière en raison de sa très faible indemnisation, concerne des femmes dans plus de 96 % des cas !

Or, nous savons que c’est au moment de l’arrivée des enfants que le fameux « plafond de verre » s’observe, lésant durablement les carrières féminines. Les pouvoirs publics doivent donc investir massivement dans des dispositifs de prise en charge collective des petits. Par ailleurs, la remise en cause du modèle traditionnel de la maternité implique de repenser la place des pères. Or ils sont curieusement absents de la réflexion d’Élisabeth Badinter – exit même la notion de parentalité. C’est pourtant bien le binôme maternité/paternité que nous avons à déconstruire. Que les pères ne puissent même pas rester dormir, sauf exception, dans les maternités est, par exemple, invraisemblable. Que le congé de paternité ne soit que de onze jours est également un problème pour que, dans les premiers temps de l’arrivée du bébé, les mauvaises habitudes inégalitaires puissent être combattues. La place des hommes, dès la grossesse, dans la relation à l’enfant doit être reconnue, promue, transformée. La non-mixité des tâches domestiques et parentales doit être dénoncée. Cela suppose de la volonté politique et des mesures concrètes permettant de changer les comportements.

Enfin, la philosophe ne semble pas sortir de l’opposition entre la liberté des femmes, d’un côté, et le bien-être de l’enfant, de l’autre. Or, l’idéal d’égalité entre les sexes doit s’articuler à un projet de société plus global, comprenant les soins et l’éducation des enfants ou encore les préoccupations environnementales qu’Elisabeth Badinter balaie d’un revers de manche. Car le seul pari pertinent et durable, c’est la recherche conjointe de l’épanouissement des mères, et plus généralement des parents, et du bien-être de l’enfant. Simone de Beauvoir avait en son temps pointé la faille du discours féministe sur la maternité. Comme un angle mort. Si la voie est ici heureusement ouverte, nous ne sommes pas au bout du chemin pour résoudre cet enjeu aussi complexe que vital pour l’avenir de l’émancipation humaine.


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