« Hors-la-loi « de Rachid Bouchareb ; « Hahaha » de Hong Sangsoo

Christophe Kantcheff  • 22 mai 2010
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« Hors-la-loi « de Rachid Bouchareb ; « Hahaha » de Hong Sangsoo

Illustration - « Hors-la-loi « de Rachid Bouchareb ; « Hahaha » de Hong Sangsoo

La Croisette quadrillée de CRS, fouille au corps avant d’entrer dans le Palais, et… bouteilles d’eau exceptionnellement interdites dans les salles ! Que pouvait-on craindre à Cannes en ce jour de présentation de Hors-la-loi , le film de Rachid Bouchareb, en compétition ? La manifestation qui a eu lieu ce matin (à laquelle je n’ai pas assisté, préférant enchaîner la projection de Hors-la-loi avec celle de Hahaha , du Coréen Hong Sangsoo, et je n’ai pas eu à le regretter), a rassemblé des anciens combattants, des associations de pieds-noirs et de harkis, une poignée de membres du Front national, et « plusieurs élus UMP » , dit l’AFP, dont Bernard Brochand, député-maire de Cannes. Autrement dit, l’un des meneurs de la manif était aussi celui qui, dans l’intérêt de « sa » ville, travaille en étroite relation avec le festival pour que celui-ci se déroule normalement. Il n’y avait donc pas grand chose à craindre de cette manifestation… hormis qu’elle devait sentir le moisi.

Alors, de quoi avait-on donc peur ? C’est Nice-Matin qui, dans son édition d’aujourd’hui, donne la vraie réponse. Citation : « “On peut s’attendre à tout”, redoute un officier de police. “Du phénomène de foule au coup d’éclat d’un groupuscule extrémiste, de droite ou de gauche, jusqu’à la contre-offensive de jeunes d’origine algérienne” » . Voilà donc au fond ce qu’on craignait sans jamais oser l’avouer : des hordes de jeunes Arabes déferlant sur la Croisette… Une bien belle région que cette Côte-d’Azur.

Deux mots tout de même à propos du député de Nice sorti de l’anonymat grâce à cette histoire : l’obscur(antiste) Lionnel Luca, qui-juge-les-films-avant-de-les-avoir-vus. Dans la lettre que celui-ci a envoyée, le 7 décembre 2009, à Hubert Falco, le secrétaire d’État à la Défense et aux anciens combattants – et qui commence par ces mots : « Dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles du 12 octobre 2009, on y apprend que… » , comme quoi, c’est la syntaxe française que ce bon Monsieur Luca a, lui, choisi de torturer – il écrit : « A défaut de pouvoir intervenir sur le CNC, je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français » .

C’est là le point le plus dangereux de toute cette affaire. Le scénario de Hors-la-loi a obtenu, en février 2009, l’avance sur recettes, délivrée par une commission indépendante au sein du CNC. Lionnel Luca sous-entend donc qu’un contrôle politique des choix de cette commission aurait été bienvenu, et déplore par antiphrase ( « A défaut de… » ) qu’une intervention a posteriori soit impossible. Voilà bien un appel (à peine voilé) à la censure, ce qu’aujourd’hui le Tartuffe niçois dément avoir commis. Quant à la réponse d’Hubert Falco, dans une lettre datée du 15 janvier 2010, elle ne sent pas non plus très bon : « Au vu de ces éléments et sous réserve de la version définitive du film n’y apporte aucun correctif, il semble difficile que les pouvoirs publics puissent soutenir un film qui livre de notre histoire une version aussi peu crédible. »

Illustration - « Hors-la-loi « de Rachid Bouchareb ; « Hahaha » de Hong Sangsoo

Mais le film lui-même ? Identique à Indigènes , le polar en plus. L’action se déroule essentiellement en France, commence en 1945 et se termine le 17 octobre 1961. Ce n’est pas la simplification de l’épisode de Sétif que l’on peut reprocher au film, ni de n’être pas fidèle à la lettre à certains faits historiques (sans en tordre pour autant le sens), mais sa mise en scène appliquée et sa propension à reprendre tous les clichés des thrillers hollywoodiens. Jamel Debbouze, Sami Bouajila et Roschdy Zem interprètent trois frères que l’histoire va réunir dans un même destin, et dont les fonctions scénaristiques sont différenciées sans nuances : Debbouze est le marlou, tenancier d’une boîte de nuit et patron de boxe, Bouajila l’intellectuel politique, Zem le militaire. On sent que Rachid Bouchareb et ses comédiens ont la volonté de toucher un public jeune, habitué aux standards des grosses machines américaines. D’où un film très calibré, avec des personnages peu fouillés.

Le film ne vaut que par les quelques touches didactiques qu’il contient : la représentation des massacres de Sétif ; la rivalité FLN/MNA qui se termine par la suprématie du FLN au moyen de méthodes plus que musclées ; la présence des porteurs de valise (à travers un joli personnage de costumière interprétée par Sabrina Seyvecou) ; le dialogue entre Abdelkader (Sami Bouajila) et le commissaire Faivre (Bernard Blancan) sur le continuum entre la Résistance et la résistance algérienne… Mais on peut aussi renverser la proposition. Ces quelques éléments pédagogiques sur la guerre d’Algérie ne suffisent pas à justifier un spectacle de très moyenne qualité.

Illustration - « Hors-la-loi « de Rachid Bouchareb ; « Hahaha » de Hong Sangsoo

Mon bonheur du jour fut donc Hahaha , de Hong Sangsoo, présenté à Un Certain regard. Comme la plupart du temps avec le cinéaste de Séoul, il est question de jeunes gens et de couples qui se font et défont, de longues discussions très arrosées (mais cette fois-ci les garçons ne sont pas seuls à boire, les filles aussi !), de regards sur l’existence, ici volontairement positifs tandis que la nostalgie, toujours, affleure. Ha Ha Ha , au titre approprié, est une vraie comédie de mœurs, rohmérienne à souhait, et réellement très drôle. Hong Sangsoo, qui n’a malheureusement pas encore trouvé de distributeur français pour ce film, a le talent d’un fin dialoguiste, le sens de la situation éloquente, et l’œil aiguisé d’un moraliste.

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