Ils ripostent à Claude Allègre

Un public nombreux a débattu avec nous du « cas Allègre » et des relations
entre politique, médias
et sciences. Voici un aperçu des interventions, à retrouver également en son et vidéos.

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Quelque 350 personnes ont répondu, le 15 juin, au Théâtre de l’Est Parisien, à notre invitation pour une soirée de débats organisée en partenariat avec Mediapart et Terra Eco sur le thème : « Politique, médias et science : le cas Allègre ». Le soir même, nous avons franchi le cap des dix mille signatures à notre pétition lancée au lendemain de notre mise en examen consécutive à la plainte de Claude Allègre contre Politis 1. De nombreux scientifiques sont venus témoigner, à la tribune ou depuis la salle 2. Voici un aperçu des interventions, que l’on peut aussi retrouver en vidéo sur notre site Politis.fr.

Ingénieur et économiste, coauteur de la tribune incriminée, Benjamin Dessus a rappelé qu’il avait à l’époque jugé « essentiel de dire quelque chose sur la candidature d’Allègre comme ministre dans le gouvernement de Sarkozy […]. Il nous semblait utile de dire à la jeune génération comment était fait ce monsieur. » Benjamin Dessus a regretté qu’aujourd’hui certains faits établis par la science « deviennent objet de négociations. J’ai été surpris de voir l’absence de réactions politiques de droite comme de gauche. Vu cette absence, il était essentiel que les citoyens et les journalistes prennent en main cette question et en discutent. »

Le mathématicien Michel Broué a dénoncé une « imposture patente », et rappelé à titre d’exemple la légèreté avec laquelle Allègre avait affirmé que « les ondes gravitationnelles sont une connerie de théoricien » . « Une démocratie qui donne tant de place à quelqu’un qui se conduit comme un charlatan, a-t-il conclu, e st une démocratie malade. »
Michel Broué a ensuite donné lecture d’une lettre d’Édouard Brézin, physicien, membre de l’Académie des sciences, qui écrit notamment : « La science est engagée dans un processus collectif où, si la confrontation des idées est indispensable, seule l’honnêteté intellectuelle permet en définitive de corriger les erreurs temporaires inévitables. Le choix des données, leur analyse, les modes de publication appartiennent à l’exigence d’intégrité des professions scientifiques […]. La perception par la société de la science et de ce que l’on peut en attendre est complètement piétinée par cette attitude [de Claude Allègre, NDLR]. »

Pour la statisticienne Claudine Schwartz, « c’est une entreprise de salubrité publique d’avoir publié la tribune [de Politis] […]. Claude Allègre donne une image déplorable de la science. » Elle a regretté qu’« Allègre intervienne à la fois comme homme scientifique, comme homme politique et comme homme de médias. » « Dans cette même catégorie, a-t-elle poursuivi, il y a Bernard Tapie, Michel Onfray [qui s’attaque à Freud], BHL et Élisabeth Tessier. »

Pour Thomas Heams, biologiste moléculaire, « tout se joue autour de la notion de doute. Allègre aime se faire le chantre du doute fondamental. C’est une posture habile. Nous, chercheurs, nous l’enseignons. Une vérité scientifique n’est pas une vérité révélée, mais elle est consensuelle et admise. Si on refuse cela, on refuse le fondement même de la recherche scientifique. En qualifiant la climatologie de science trop jeune, Claude Allègre fait tomber le doute
et se décrédibilise. »

Sylvestre Huet, journaliste à Libération et auteur du livre L’imposteur, c’est lui. Réponse à Claude Allègre (Stock) rappelle la phrase de Nicolas Machiavel : « Ce n’est pas le titre qui honore l’homme, mais l’homme qui honore le titre. » Le livre d’Allègre « repose sur un tissu de mensonges, sur des calomnies et des falsifications de données scientifiques ». Il cite un florilège de mensonges : « L’année 2007 a été la plus froide », « 20 % : ce sont les intentions de l’Union européenne et des États-Unis de réduction des gaz à effet de serre » (Le vrai chiffre est 80 %) ; la calomnie : contre le climatologue Jean Jouzel ; la falsification : « Il a introduit de fausses valeurs dans des courbes. » « Claude Allègre s’est défendu en affirmant que c’était un livre politique plus que scientifique… Mais alors, quelle est sa vision de la politique ? »

Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart, prolonge cette réflexion : *« Claude Allègre peut dire dans les médias que le réchauffement climatique n’existe pas tout à fait et que le Giec est une mafia. Il est le symptôme d’un dysfonctionnement médiatique. »

« Toutes les personnes qui ont une carte de presse se sentent mises en examen », a affirmé David Solon, directeur de la rédaction de TerraÉco. Selon lui, « Claude Allègre ne s’est pas construit tout seul, les médias l’ont beaucoup aidé […]. Je comprends la colère et le désarroi de la communauté scientifique »* , a-t-il conclu.

« Le cas Allègre nous interpelle sur l’état de notre démocratie, a analysé Edwy Plenel, président de Mediapart, il nous interpelle sur ce qui se fabrique pour demain si nous n’y prenons garde. Ce mélange d’imposture scientifique, de force politique et de réseaux médiatiques commence avec son livre Toute vérité est bonne à dire. Nous sommes ici pour défendre notre métier, pour défendre notre légitimité démocratique. Il y a un enjeu de retrouver le collectif. Notre profession est profondément responsable de la diffusion de la science. » Edwy Plenel a proposé que les acteurs de cette soirée prolongent leur initiative en lançant un appel à la communauté scientifique et aux journalistes.

Bernard Legras, climatologue, directeur de recherche au CNRS, au laboratoire de météorologie dynamique de l’ENS, évoque l’homme lige d’Allègre, Vincent Courtillot, qui joue « la carte de la respectabilité. » Il est pourtant l’auteur d’une « litanie d’erreurs et de manipulations ».

Patrick Piro, de Politis, estime que cette affaire nous interpelle « sur la manière dont nous menons les débats dans notre société. […] Allègre va nous permettre de réfléchir autour des pouvoirs qu’il représente. »

Sébastien Balibar, physicien et directeur de recherche au CNRS, au laboratoire de physique statistique de l’ENS, se sent pour sa part « blessé par ces événements ». « Contrairement à Claude Allègre, dit-il, les scientifiques doutent en permanence. Le doute est inhérent à la démarche scientifique. » « J’ai honte qu’un tel personnage puisse être considéré comme un de mes collègues […]. Ceux qui ne respectent plus les règles d’éthique de la science sont exclus à échéance. C’est ce qui arrive, ou va arriver, à Claude Allègre. Depuis trente-quatre ans, les preuves s’accumulent que Claude Allègre n’est plus un scientifique. » « Il fait preuve d’une autosatisfaction névrotique. »
« J’espère vivement que la justice aura la clairvoyance de débouter Claude Allègre de sa plainte contre
Politis. »

En conclusion, Denis Sieffert, directeur de la rédaction de Politis, s’interroge : « Pourquoi, malgré ce florilège de mensonges, ces flagrants délits qui ont été pointés, Claude Allègre continue-t-il son chemin ? Si Allègre est toujours là, droit dans ses bottes, c’est sans doute qu’il exprime quelque chose de très profond qui le dépasse. Ce qui fait tenir Allègre dans cette société, c’est qu’il dit aux gens : “Ne changez rien.” C’est une force de conservatisme extraordinaire, de conservatisme social, de conservatisme dans les comportements individuels […]. Il remplit une fonction sociale et une fonction politique qui le dépassent. »


  1. Claude Allègre a porté plainte pour « diffamation publique » après la parution, dans Politis n° 1057, d’une tribune cosignée par huit scientifiques, économistes et responsables associatifs (Cf. Politis n° 1103). 

  2. Le mathématicien Étienne Klein et le climatologue Jean Jouzel, notamment, étaient parmi nous. 


PHOTO : M. SOUDAIS

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