Le docu et la maladie du zapping

À Turin, les Journées européennes ont été l’occasion de défendre
la production documentaire.
Un exercice affaibli
par la mode réductrice
du « pitch ».

Jean-Claude Renard  • 23 septembre 2010 abonné·es

C’est devenu un exercice régulier des festivals : le pitch. C’est-à-dire la présentation en quelques mots d’un projet de film. Un grand oral en quelque sorte. Non sans enjeu puisqu’il s’agit de séduire en une ­poignée de minutes un « jury » composé de professionnels de l’écran, de décideurs. Face au jury en question, un auteur, producteur ou réalisateur. À la clé, la récompense peut se ­révéler déterminante. Un producteur emballé par le sujet, partant pour accompagner ou coproduire le projet, un diffuseur prêt à mettre la main à la poche. Parfois, il s’agit d’une bourse d’encouragement à poursuivre le travail en cours. Beaucoup de candidats, peu d’élus. Si l’on y ajoute les accointances, le jeu des réseaux toujours très actifs, c’est à ne pas y tenir (y venir). Mais producteurs et diffuseurs s’y déplacent toujours dans l’espoir de se faire entendre.

Deuxième ingrédient, également courant aujourd’hui dans les festivals, le cross-média (auparavant, on appelait ça le multimédia, puis le transmédia, mais le terme ne faisait probablement pas assez anglo-saxon). Par cross-média, les professionnels entendent le webdocumentaire, en pleine explosion. Soit du son, de l’image et de l’interactivité. Si des chaînes comme France 5 (la série Portraits d’un nouveau monde ) et Arte ( Prison Valley, entre autres) ont déjà produit quelques œuvres, c’est aussi le cas pour lemonde.fr (le Corps incarcéré). Du coup, pour les auteurs et les réalisateurs, le genre représente la possibilité de réaliser des films quand les chaînes ont fermé la porte. De ­sortir du guichet unique à travers un univers qui ouvre d’autres pistes de financement, capte de nouveaux publics. Mais qui, assurément, contraint les documentaristes à faire des films avec encore moins d’argent.

La huitième édition des « Journées européennes du cinéma et de l’audiovisuel » de Turin n’a pas dérogé à l’exercice. Avec nombre de sessions de pitching. Au cours de journées naturellement très bien représentées par l’Italie, dirigées par Jacques Laurent (auparavant chargé de l’unité documentaire d’Arte, devenu producteur indépendant), se sont ainsi croisés Pierre Merle (unité dramatique d’Arte), Anna Glogowski (conseillère pour les programmes documentaires à France Télévisions) et Jean-Marc Merriaux (France 5 éducation). Des producteurs aussi, tels Arnaud Dressen (Honky Tonk Films), invité aux commissions, ou encore Carole Mangold (Idée originale), pour laquelle « ces Journées sont l’occasion de rencontrer des producteurs, d’échanger, de se nourrir des expériences, d’être au cœur de la coproduction avec la Belgique ou l’Italie, très en avance sur le webdocumentaire » . Parmi ­d’autres « lectures de projets et propositions » , Jean-François Raynaud (les Films du zèbre) a défendu Après les armes, naissance d’une nation, de Florence Miettaux, sur le Soudan, Jean-Denis Le Dinahet (Madakai), un portrait de l’architecte Hans Walter Muller, de Francesco Costabile, tandis que Dominique Gibrail (Zadig productions) présentait l’Italie sans mémoire, de Florence Mauro, sur le régime fasciste transalpin (1922-1943), à travers la figure de Leone Ginzburg. Avec un coût de réalisation estimé à 250 000 euros.

Des sessions de pitching non sans enjeu, donc. Non sans travers aussi, comme le soulignait une participante, sous couvert d’anonymat : « Comme toutes les tendances actuelles, le pitch a pour résultat de raboter, de normaliser, de formater. On demande aux documentaristes de passer plus de temps à la présentation de leur film et au dossier, c’est-à-dire de faire des corrections pendant des mois sur papier, alors que tout se bouleverse au tournage. Le pitch n’existe que pour satisfaire la paresse intellectuelle des diffuseurs et des producteurs, leur inculture, leur absence de vision, leur incapacité à repérer les talents. Ils zappent d’un truc à l’autre. D’autant qu’en général ce sont les producteurs qui font le pitch, non pas les auteurs et réalisateurs, dont la personnalité disparaît totalement. Le pitch, c’est la transformation du docu en surgelé, ou pire, en fast-food. » Des ­rencontres au diapason de la température du documentaire, entre chaud et froid.

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