Dossier : Libye, la guerre du moindre mal

Nucléaire : des scénarios pour le futur

Pour mener la transition énergétique, des associations planchent sur des scénarios crédibles. Malgré la catastrophe japonaise, la majorité de la classe politique française reste hostile au débat. Plusieurs centrales nucléaires de l’Hexagone sont loin d’être à l’abri d’un accident majeur.

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L’ère des nucléocrates s’est achevée le vendredi 11 mars avec la catastrophe de Fukushima. Telle une réplique planétaire du séisme japonais, l’idée s’est installée dans les esprits qu’il devient raisonnable de songer à abandonner cette technologie. La semaine dernière, Günther Oettinger, commissaire européen à l’Énergie que l’on n’imagine pas hyperémotif, décrivait la situation comme « apocalyptique » , un type d’emphase maniée jusqu’alors par le camp des « anti ».

Si l’intervention en Libye et la vague Le Pen aux cantonales devancent depuis dimanche le drame japonais dans les médias, il faut surtout y voir un effet de l’effervescente nature de leurs couvertures. Malgré des « lueurs d’espoir » distillées au gré de petits progrès vers une reprise en main de la situation, la vérité est que nous ne saurons rien avant des semaines de l’ampleur réelle de la catastrophe de Fukushima. Rien n’y est encore refroidi, le taux de radioactivité va continuer à grimper dans les champs et les eaux alentour. Il a fallu six années aux autorités états-uniennes pour tirer le bilan complet de l’accident de la centrale de Three Mile Island (1979).

Qui relevait d’erreurs techniques et humaines, a-t-on admis. Idem pour Tchernobyl (1986) en Ukraine, où il était simple d’accabler l’incompétence d’un régime soviétique déliquescent. Avec Fukushima, on ne s’en tirera pas aussi facilement : c’est un système et un mode de pensée mondialisés qui sont accusés, et les pays qui ont fait le choix du nucléaire sont invités à se regarder dans le miroir nippon. Paradoxalement, la violence exceptionnelle du séisme et du tsunami n’a qu’une responsabilité secondaire : qu’il s’agisse de la Tepco, l’opérateur de la centrale, des autorités japonaises, de l’Agence internationale de l’énergie atomique, nul n’ignorait combien l’on avait pris ses aises avec les marges de sûreté. On jouait à la roulette russe entre complices. Des sismologues, dans un grand désert d’audience, avaient décrit le scénario catastrophe il y a cinq ans. On vient de l’apprendre (gageons que la boîte à révélations ne se refermera pas de sitôt…), la Tepco ne payait plus depuis août 2010 de police d’assurance pour les dommages causés aux installations de Fukushima. Difficile de ne pas lier ce choix à la décision de l’opérateur de ne pas noyer les six réacteurs de la centrale immédiatement après la perte des systèmes de refroidissement, dans l’espoir de préserver une partie de ses équipements.

Depuis plus d’une décennie, la Tepco s’est signalée par ses dissimulations, ses omissions coupables, voire ses falsifications de données : l’entreprise a rogné en permanence sur les investissements destinés à garantir ses centrales du risque. Elle est toujours en place en dépit d’admonestations de peu de conséquences.

Mais le Japon a besoin d’énergie, la Tepco de profits, et l’AIEA de rassurer le monde sur les vertus du nucléaire.

Alors, combien de Tepco dans le monde ? La belle assurance des nucléocrates et les règles de profit des entreprises ne diffèrent guère en Europe, en Amérique du Nord et en Orient. Le nucléaire a amorcé en France sa privatisation. EDF et Areva peuvent-ils encore affirmer péremptoirement que « chez nous, c’est pas pareil » , antienne si souvent entendue ? Ces industriels sont-ils moins « proches » qu’ailleurs des autorités de sûreté, dont une partie du personnel est issue de leurs rangs ? EDF a récemment fait de petits arrangements avec les valeurs de risque sismique français pour faire des économies. À Fessenheim, à Cruas ou à Tricastin, les marges de sûreté sont-elles aujourd’hui « à la française » ou « à la japonaise » ?

Il est temps de soumettre le nucléaire aux règles de la démocratie. C’est le tréfonds des tripes du système qu’il faut accepter d’examiner. Non pas pour s’entendre prédire l’habituel « tout va très bien madame la marquise », ni pour jouer les Cassandre millénaristes, mais pour qu’enfin la société ait le droit de débattre au grand jour de questions confisquées depuis plus de quarante ans par la caste de l’atome – à 100 % étatique en France jusqu’à une époque récente, la privatisation a parfois bon dos.

Par coïncidence de calendrier, nous sommes à un an de la présidentielle, échéance suffisamment proche pour que l’enjeu ne puisse pas y être éludé, et suffisamment éloignée pour que l’émotionnel ne le submerge pas. Si un référendum sur la sortie du nucléaire n’est guère imaginable d’ici au printemps 2012, il incombe à l’opposition d’imposer au gouvernement un calendrier de débats, incluant bien évident que l’audit des centrales annoncé soit non seulement le plus transparent possible, mais aussi largement ouvert à des experts non officiels.


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