Difficile d’oublier Elena Bonner qui vient de mourir au terme d’une vie de luttes contre les répressions soviétiques et russes

Claude-Marie Vadrot  • 19 juin 2011
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Elena Bonner, Елена Георгиевна Боннэр, vient de disparaître à 88 ans aux Etats Unis, un pays dont elle se méfiait autant que du régime russe qui avait remplacé le système soviétique. Cette femme aura, sans le dire vraiment, souffert une partie de sa vie d’être seulement considérée comme « la veuve d’Andreï Sakharov ». Alors que dans la contestation du régime qui les opprimait, ils ne faisaient qu’un dans le refus. Je n’oublierais jamais le petit appartement du centre de Moscou où elle organisait discrètement la résistance des dissidents alors que son mari vivait en exil à Gorki (aujourd’hui Nijni- Novgorod). D’une voix douce et ferme, bravant les interdits d’un pouvoir qui n’avait jamais osé l’expulser de ce quartier général, elle s’occupait de tous et de tout, restant en plus le seul lien entre le monde et l’Académicien Sakharov maintenu dans l’isolement depuis 1980. Juste avant les Jeux Olympiques, le pouvoir de Léonid Brejnev craignant que les journalistes l’assiègent de question. Dans le train qui parcourait les 400 kilomètres séparant Moscou de Gorki, le KGB veillait et faisait descendre les Occidentaux qui tentaient d’aller rejoindre le plus célèbre des dissidents, incités au voyage par Elena. C’est d’ailleurs elle qui avait été à Stockholm recevoir le prix Nobel de la paix attribué à son mari interdit de sortie du pays parce qu’il détenait des secrets d’Etat en liaison avec sa participation, au début des années 60, à la mise au point de la bombe atomique soviétique. Une participation qui le hanta toute sa vie comme pendant toute la vie de sa femme : ils en parlaient souvent, comme pour conjuguer le remords.

Puis vint pour le couple, le temps des retrouvailles à Moscou en décembre 1986 : une coup de téléphone de Mikhaïl Gorbatchev informa Andreï puis Elena que l’exil était terminé et que leur liberté redevenait entière. Avant d’accepter, l’un et l’autre exigèrent que la libération concerne également, sous peine de refus, tous les dissidents en exil ou en prison. A la demande de sa femme Raïssa et malgré l’opposition du Bureau Politique, le président soviétique accepta.

Le couple renoua donc tranquillement avec la contestation, exigeant la modification de la constitution de l’Union soviétique et la fin du règne du parti unique. Sur ce « programme », L’académicien réhabilité fut élu au Soviet suprême tandis qu’Elena entreprenait de rassembler les histoires des dissidents et des victimes du régime. Elle ne voulait pas être député, préférant travailler dans l’ombre à la démocratisation en marche du pays. L’un et l’autre, bien que reconnaissants à Gorbatchev, se méfiaient des prétentions démocratiques des hiérarques du régime. Et le disaient. Je me souviens par exemple d’une longue promenade effectuée en leur compagnie dans les rues du Kremlin pendant une interruption de séance du Soviét. Suprême alors que Gorbatchev et Sakharov venait de s’affronter en séance et devant les caméras retransmettant en direct, sur la question du parti unique. L’un et l’autre m’expliquèrent alors en détail pourquoi ils se méfiaient de Boris Eltsine se présentant comme le représentant de la démocratie : « Nous ne lui faisons pas confiance, il a trop réprimé, il envoyé trop de monde en Sibérie quand il était Premier secrétaire de la Région de Sverdlovsk (redevenu Iekaterinbourg) pour que nous puissions croire à ses discours. Ce qui n’est pas le cas de Gorbatchev qui n’a fait déporter personne. Il faudrait absolument empêcher Boris d’arriver au pouvoir ». Plus tard, Elena ne lui pardonna pas l’agression de Tchétchénie.

Mort en décembre 1989, Andreï Sakharov ne fut pas le témoin de l’ascension de Boris Eltsine. Il revint à Elena Bonner, qui fut une farouche défenseure des droits de l’homme avant son mari et avant leur mariage en 1972, de prendre son relais pour dénoncer celui qui devint le premier président de la Russie. Une dénonciation qui visa ensuite Vladimir Poutine qu’elle a toujours considéré comme un vulgaire transfuge opportuniste du KGB. Pour elle, il n’avait pas changé de nature en changeant de fonction et de parti : il restait un homme des « organes » comme l’on dit encore en Russie.

Son oeuvre fut la continuation de la défense des droits de l’homme dans l’Association Mémorial qu’elle avait fondée avec son mari en 1988. Pour retrouver la mémoire et les histoires de ceux qui avaient subi les répressions et la prison en Union soviétique mais aussi pour protéger tous les militants persécutés par le nouveau régime mis en place après la disparition de l’URSS le 26 décembre 1991. Un travail immense et d’autant moins inachevé qu’en 2008, les autorités ont confisqué l’essentiel des archives informatiques accumulées par Memorial. Malade, fatiguée, Elena était partie aux Etats Unis rejoindre Ses deux enfants. L’un de ses derniers actes politiques aura été, il y a quelques mois, de signer une pétition réclamant la démission de Vladimir Poutine.

J’en garde le souvenir d’une grande dame qui ne plia jamais depuis le jour où cette ancienne pédiatre fonda à Moscou le Groupe pour le respect de la charte d’Helsinki sur la défense des droits de l’homme.

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