« La tradition est un progrès qui a réussi »

Mathieu Coste, qui produit un vin AOC dans la Nièvre, nous livre son expérience de jeune vigneron en bio et montre qu’il est possible de vivre « normalement » en travaillant sans produits chimiques.

Claude-Marie Vadrot  • 2 juin 2011 abonné·es

Parce qu’il voulait « faire son vin et que le bio permet de respecter la nature sans avoir recours à la chimie » , Mathieu Coste s’est installé depuis trois ans à Saint-Père, sur un vignoble de 5,5 hectares du nord de la Nièvre. Décision et conviction étayées par une maîtrise sur les végétaux et un DEA d’œnologie, complétés par quelques années d’enseignement et de vinificateur en Bourgogne dans les chais d’un grand cru. Mais, surtout, le petit domaine qu’il a repris est conduit en bio depuis 1982. Donc pas de période de reconversion, et l’aide et le savoir précieux de l’ancien propriétaire devenu son salarié avant de prendre sa retraite d’agriculteur l’année prochaine.
Mathieu, qui vient d’avoir 40 ans, a découvert rapidement que rien n’était simple pour mener de front les trois activités du vigneron aimant son produit et voulant autant le raconter que le vendre pour vivre : produire, transformer et commercialiser. En cette fin du mois de mai, il partage son temps entre un petit stand au marché écobiologique de Decize, qui célèbre la Fête de la nature et le début de la quinzaine de l’agriculture biologique, et ses champs, pour expliquer aux travailleurs saisonniers comment ébourgeonner la vigne, qui a déjà un mois d’avance sur le calendrier végétal. Il revient de Paris, où il a livré son vin dans quelques boutiques spécialisées. Un rythme un peu fou mais nécessaire pour qui veut vivre de son activité agricole sans pratiquer des prix prohibitifs. Ce jeune vigneron constate, sans se l’expliquer, que le nombre des gens venant acheter à la cave diminue. Tendance qui réduit ses marges et renchérit le prix de la bouteille pour l’acheteur en boutique. Et surtout, élément important pour lui et ses confrères en bio, « cela réduit le temps du partage avec les clients ». Expliquer pendant quelques minutes ses méthodes et ses convictions fait partie de son métier : « C’est le plaisir et la récompense indispensables. »

Dans un stand voisin, David, maraîcher depuis 2009 sur une surface de 7 500 m2 après avoir été routier pendant des années, ne dit pas autre chose : il raconte ses courgettes, ses radis, ses oignons cueillis le matin même. Pour s’en sortir, il concentre sa présence sur les marchés sur deux jours et demi : «  Cela me laisse du temps pour l’exploitation et pour m’occuper de mes enfants, qui ne mangent jamais à la cantine. »
Mathieu, lui, vit normalement avec sa production annuelle de 20 000 à 25 000 bouteilles. Avec des raisins récoltés à la main et sans bricolage chimique : « Je fais vivre ma famille, je dégage un salaire de technicien, j’entretiens un territoire et je fais bosser des gens plusieurs fois par an. C’est le rôle social du viticulteur. Cela me suffit. » Autour de lui, d’autres producteurs de bio renchérissent : « Si le bio permettait de devenir riche, cela se saurait depuis longtemps. » Évidemment, nul n’est à l’abri d’une catastrophe : l’année dernière, un orage de grêle en plein mois de juillet a réduit la récolte de Mathieu à presque rien. Il y a les assurances, mais rien ne compense le chagrin d’avoir travaillé en vain toute une année.
Fabrice Barle, un autre exploitant agricole, qui tire un revenu « normal » depuis 2001 de son troupeau de charolais, a mis en route une vigne de 3 hectares en cours de conversion, et il estime qu’une exploitation en bio, quels que soient les produits, doit rester de taille raisonnable. Il pense planter un nouvel hectare de vigne mais en restera là.

Pour les traitements, Mathieu recourt modérément à la bouille bordelaise pour le mildiou et au soufre pour l’oïdium. Si nécessaire. Pour le travail du vin, il a constaté que l’addition de soufre, qui contribue à sa conservation, peut être réduite au minimum lorsqu’on connaît bien son produit : « Le bio, ce n’est pas laisser faire la nature mais intervenir au bon moment, identifier les bons gestes et savoir quand agir. » Et il ajoute : « Une tradition, ce n’est qu’un progrès qui a réussi. » Quand on lui demande pourquoi le bio a tant progressé dans les vignobles depuis quelques années, il explique que la crise guide les acheteurs vers le « meilleur » . Comme les soucis de santé : celle des acheteurs, mais aussi des viticulteurs, atteints de maladies liées aux traitements répétés.

Écologie
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