Tiens, une présidentielle ! (6) …

… la victoire du Spectacle. **

Bernard Langlois  • 19 avril 2012
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Parce que la Constitution ( 1958 modifié 62) : chacun voit bien ce que je veux dire.

L’élection au suffrage universel du président de la République, inaugurée en 1965, et qu’on pouvait à la rigueur admettre à l’époque troublée où de Gaulle l’avait voulue, est devenue très vite un piège redoutable.

Nous ne sommes pourtant, en cette année inaugurale, qu’au tout début de l’ère

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Mc Luhan (ci-contre), au commencement du règne de la communication, aux premiers vagissements de cet instrument formidable et abominable qui va vite imposer sa puissance et que nous appelons télévision : si de Gaulle et Mitterrand ne sont pas encore les experts qu’ils deviendront l’un et l’autre, Lecanuet lui “crève l’écran” dans une campagne d’image “à l’américaine” qui lui vaudra le surnom de « Kennedillon ».

Et si le score du 3è homme plafonne à 15 %, c’est qu’on est encore loin d’une généralisation de ces « étranges lucarnes » , comme on dit au Canard. “Crever l’écran” reste une performance relative quand une majorité de Français en est encore à s’agglutiner dans la rue devant les vitrines des distributeurs pour s’y régaler au passage de quelques images en noir et blanc de la chaîne unique [^2] …

Mais le mal est fait.


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L’image désormais sera l’arbitre des élégances électorales, assurant la domination des “communicants” sur les penseurs, rendant obsolète le militantisme d’antan, fait de réunions vespérales enfumées et enflammées et de petits matins blêmes poisseux de colle blanche : s’ils subsistent par une vieille habitude, collage et tractage ne sont plus les deux mamelles de l’élection, Zéniths et lasers ont pris le pas sur les préaux d’école, les “conseillers image” , showmen , sondeurs et autres montreurs d’ours ont relégué en bout de table les politiques à l’ancienne, qui s’efforçaient de penser le monde avant de mettre leur programme à l’étal.

Bref, le politique est à peu près mort enfoncé par le Spectacle, les partis ne sont plus que des haras où s’élèvent, se marchandent et s’affrontent les écuries rivales, l’élection du chef de l’Etat tient de la course à l’échalote, de la parade bohémienne et du parcours du combattant et chaque candidat est tenu

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de faire, plumes dans le cul, les grands escaliers — l’ais-je bien descendu ? —des multiples boîtes à son et à images sous les regards goguenards d’examinateurs surpayés, et trop imbus de leur statut d’icônes électro-ménagères pour prendre le moindre risque de mécontenter les favoris : un de chaque camp, pas plus, présélectionnés par eux-mêmes … On comprend qu’à la question : « Mais quand réfléchissent-ils, quand lisent-ils, quand prennent-ils le temps de s’intéresser à l’humble, difficile vie quotidienne de ce peuple qu’ils aspirent à gouverner ? » La réponse soit : « Jamais. »

D’autres vivent, lisent, réfléchissent pour eux ; eux qui, entre deux micros, deux avions, deux trains, deux gardes du corps, se nourrissent des notes qu’on leur prépare et récitent les discours qu’on leur pond. Etonnons-nous qu’ils aient l’air si peu vrais, si peu vivants.

Sans compter que tout ce dispositif coûte la peau du dos et que l’argent ne tombe pas du ciel. En trouver — le nerf de la guerre —, devient une occupation obligatoire et risquée, parfois mortelle, pour ceux qui ont la charge de se salir les mains au bénéfice du champion de leur clan ; et il est bien connu qu’on ne prête ( a fortiori qu’on ne donne) qu’aux riches. Les loqueteux sont acceptés au concours (sous réserve des signatures requises), mais réduits par asphyxie financière à la figuration.

On pourrait encore remplir des pages en recensant tous les inconvénients du système (à commencer oar l’omnipotence de celui qui y trône) et il est clair qu’on ne peut espérer remettre un peu de démocratie dans la vie publique qu’en y renonçant . Ce pour quoi Mélenchon, avec son projet de Constituante, est dans le juste.

L’ennui, c’est que les électeurs, infantilisés et manipulés, ont pris goût à ce cirque électoral et se sentiraient frustrés qu’on leur enlève ce qu’ils pensent être un pouvoir : on le leur répète tellement et sur tous les tons …

C’est la victoire du Spectacle.

(A suivre)

[^2]: L’essor de la « télé » a commencé moins de dix ans avant, boosté par la coupe du monde de football (on ne disait pas encore le Mondial) de 1958

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