« Twixt » de Francis Ford Coppola : Fantastique now

Avec « Twixt », le cinéaste américain déploie une œuvre déroutante, entre un écrivain alcoolique et le fantôme de Poe.

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Un coffee-shop, une quincaillerie, des commerces. Swann Valley est un patelin où les gens ne veulent pas être dérangés. Pas vraiment de retraités, pas non plus d’adolescents désœuvrés, ni brigands. Des rues quasiment désertes. Une ville de paumés éclairée par un ciel d’automne. Avec une curiosité architecturale, une curiosité plus qu’une fierté : un beffroi doté de sept cadrans.

Au bout d’un long panoramique qui glisse sur la ville, Francis Ford Coppola inscrit d’emblée une espèce de malaise, oscillant entre l’ennui et l’inquiétude sourde. À l’intérieur du plan, calé dans sa voiture, Hall Baltimore (Val Kilmer, rompu au désœuvrement), écrivain, qui vient là pour une séance de dédicaces à l’occasion d’un énième roman. Une histoire de sorcellerie, un genre dont il a fait sa marque de fabrique, à défaut de succès. En guise de librairie, il signe dans la quincaillerie où l’on vient acheter un marteau, pas un livre. Sinon le shérif (Bruce Dern), amateur de polars, plumitif à ses heures. Conviant l’écrivain à voir un cadavre à la morgue, un pieu planté dans le buste.
La rencontre macabre en préfigure d’autres, dans cette ville hantée par le massacre d’une douzaine d’enfants, au mitan des années 1950. Une douzaine d’enfants plus une jeune fille, Virginia, devenue le fantôme de la ville, peuplée, dit-on encore, de vampires…

Une ville hantée aussi par le spectre d’Edgar Allan Poe (Ben Chaplin), précurseur du fantastique, qui avait séjourné à Swann Valley plus d’un siècle et demi auparavant. Une plaque célèbre ce passage sur la façade d’un bâtiment abandonné, que vient saluer Baltimore à grandes rasades de whisky. Le whisky, c’est son moteur, son coffre de voiture se partageant entre les bouteilles et les piles d’exemplaires.

Un massacre, une morgue, un fantôme, des vampires, de pleines bouteilles. C’est bien assez pour susciter, dans la confusion des temps, rêves et cauchemars chez Baltimore. Propices à d’autres rencontres : celle de cette adolescente, Virginia (Elle Fanning, en fantôme qui ne manque pas d’épaisseur), celle de sa propre fille, morte dans un accident de bateau, celle d’Edgar Poe.

Cette dernière tombe comme une invitation à l’écriture, avec son dispositif filmé en plongée : la table pliante, les crayons, le calepin, un ordinateur, la bouteille de whisky, son verre. Le toutim. Où les doses d’alcool, dans une séquence hilarante, l’emportent sur la créativité.

Puisque seul le rêve permet d’avancer dans l’écriture, toutes les ­raisons sont bonnes pour additionner ­somnifères et whisky, jusqu’à négocier, dans un état second, avec Poe, la matière du roman. Ton, style, lieux. Partant, il ne sera pas difficile à l’écrivain en quête d’inspiration (ni au cinéaste) de trouver les ressorts de son histoire et sa fin.

Entre rêve et réalité, conscient et subconscient, c’est bien dans le processus créatif que fouille le cinéaste. Processus labyrinthique. Avec ses inspirations réelles ou imaginaires, ses clins d’œil implicites ou explicites. Ici le prénom de Virginia, la femme d’Edgar Poe, muse inspiratrice, là le nom de Baltimore, personnage central du film, et aussi la ville où mourut l’écrivain.

Si l’on songe un instant à Huit et demi, de Fellini, Coppola fait d’emblée volte-face pour filer du côté de Mario Bava, l’un des maîtres italiens du film d’horreur et du fantastique gothique des années 1960-1970. Avant d’emprunter à l’univers étrange de Stephen King (Misery notamment). Pas de hasard si, à son arrivée, Hall Baltimore se voit affublé par le shérif du titre de « Stephen King au rabais ».

À vrai dire, avec Twixt, dont il signe aussi le scénario, Coppola n’emprunterait qu’à lui-même. En 1963, il réalisait déjà son premier film gothique, Dementia 13, et signait un Dracula en 1992. Vampires et fantômes. Moins linéaire, complexe même, Twixt entraîne sur plusieurs pistes, autant de chapitres, qu’il confronte. Coppola y ajoute aujourd’hui son expérience de la caméra pour un gothique flamboyant touchant le sublime.

Quatre ou cinq panoramiques, quelques plongées et contre-plongées, et une majorité de plans fixes, dans une économie absolue, jouant sur les couleurs automnales dans la réalité, entre l’ocre et les feux orangés, et contrastant dans les rêves avec un dégradé de gris, proche d’un bleu acier, rehaussés d’une profondeur de champ. Chaque parti pris possédant son poids de violence, ses hectolitres d’hémoglobine. Où l’on ne sait plus si l’on est dans le rêve ou la réalité de l’écriture. C’est peut-être ça la créativité. Entre démence et fantômes.


Twixt, Francis Ford Coppola, 1 h 29.

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