Médine : « Nous parlons d’identité et d’intégration depuis trop longtemps »

Médine a rencontré le succès avec un rap vindicatif. Son slogan, « Don’t Panik », contre les préjugés et l’islamophobie, est le titre d’un livre entretien avec Pascal Boniface paru en octobre. Rencontre.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Il porte la barbe comme ses tee-shirts floqués d’un poing serré : en étendard. Médine, Havrais de 29 ans, s'est installé en dix ans de carrière au-devant de la scène rap française grâce - ou malgré, c'est selon - à un discours très politique.

Il manie l’ironie et les ficelles du « story-telling ». Puise des références chez des grands auteurs qu'il affectionne. S'attelle dans ses chansons au «devoir de mémoire» et revendique l'héritage des militants des droits civiques américains. « Je suis l’homme aux 1000 concerts donnés aux allures de meeting / je porte mes tee-shirts comme des pancartes de manifs », rappe-t-il dans Biopic, un titre autobiographique extrait de « Made In », un album de 5 titres sorti fin octobre.

Dans son titre «Alger pleure», lancé en juillet pour le cinquantenaire de l’indépendance algérienne, ce franco-algérien d'origine rappe les blessures encore douloureuses que la guerre a laissées dans les deux camps : « J'ai l'sang mêlé, un peu colon un peu colonisé / Un peu colombe sombre ou corbeau décolorisé / Médine est métissé, Algérien-Français / Double identité, je suis un schizophrène de l'humanité...»

Dérouler pour voir le clip

...De vieux ennemis cohabitent dans mon code génétique /
A moi seul j'incarne une histoire sans générique /
Malheureusement les douleurs sont rétroactives » (lire les paroles en intégralité).

D’abord adepte des concepts provocateurs, qui lui ont valu beaucoup de méfiance dans ses premières années de scène, il adoucit aujourd’hui sa démarche sans abandonner son combat contre les préjugés et « le racisme antimusulman ». Médine martèle aujourd'hui son slogan « don’t panik » dans un livre d’entretien avec le géopolitologue Pascal Boniface, paru en octobre1, et dans un album prévu pour début 2013.  

D’abord centré sur son parcours personnel, qu'il brandit comme une bannière, le dialogue avec Pascal Boniface reste exigeant et ouvert sur les controverses contemporaines. Un texte conçu comme une main tendue aux citoyens que l’Islam effraie, avec sa visibilité nouvelle dans l'espace public et le « marasme » qui l'agite de l'intérieur.

Politis.fr : À l’origine, le slogan « don’t panik » était « I'm muslim, don't panik ». Vous avez supprimé la première partie. Pourquoi? 

Médine : En 2006, lorsqu’on a lancé ce slogan, on était dans un contexte d’islamophobie grandissante. C’était la discrimination la plus criante que je pouvais vivre sur le moment. Aujourd’hui, nous n’avons pas enlevé cette particule, nous en avons ajoutées d’autres.  

Toutes les identités qui créent de la peur, je les représentes en ma personne. Je suis issu des quartiers populaires, issu de l’immigration, rappeur, musulman. Nous résumons cela avec le « dont’t panik », c’est plus parlant et tout le monde peut s’approprier ce slogan. 

Extraits de l'entretien en vidéo:

Votre premier album, en 2004, s’appelait « 11 septembre, récit du 11 e  jour ». Le second «Jihad, le plus grand combat est contre soi-même » en 2005. Vous préférez aujourd’hui le slogan « don't panik ». Avez-vous changé d'avis sur la méthode ?

Je reste convaincu qu’il faut parfois bousculer les débats. Certaines questions méritent un peu de « brutalité » rhétorique. Sinon on finira par ne jamais y répondre. Nous parlons d’identité et d’intégration en France depuis trop longtemps aujourd’hui et certains pourront exploiter le vide médiatique à des fins politiques ou même commerciales. Pendant longtemps, ma stratégie était donc de provoquer les gens pour qu’un débat s’ensuive et qu’on en vienne à déconstruire les préjugés. Sans vouloir choquer ou offusquer, ce qui pourrait au contraire renforcer les a priori que les gens peuvent avoir.

Aujourd’hui, j’ai décidé de réajuster ma méthode. Je penche plus vers une dédramatisation satirique . Je tente de rassurer les gens. Je ne voulais pas me couper de toute une partie du public qui pouvait se retrouver dans mes messages. Tout le monde est concerné par les questions d’identité, les questions liées aux préjugés et au racisme. Je n’ai pas non plus révolutionné ma façon de communiquer. Je suis simplement en accord avec l’homme que je suis aujourd’hui, moins provocateur que j’ai pu l’être adolescent. 

Je suis aussi conscient que la provocation met des barrières. Certaines personnes s’arrêtent à une pochette d’album, à un titre de morceau ou à une apparence. Je me bats justement pour leur montrer qu’il faut aller au-delà de ça. 

Vous militez surtout contre « l'assignation identitaire »... 

Oui, on se bat contre cette schizophrénie imposée. Lorsque j’étais en terminale, un professeur m’a demandé si je me sentais plus Français ou plus musulman. À l’époque j’ai répondu naïvement « Français ». Mais avec le recul, je m’aperçois que cette question visait à révéler en moi quelque chose qui serait prétendument hostile à la France, alors que c’était tout l’inverse.  

Celui qui demande à son semblable de devoir se positionner au préalable, c’est qu’il a des doutes sur le fait qu’il soit son égal. Dans ce genre de débats, on en sait davantage sur le questionneur que sur le questionné. On nous demande de mettre en avant les valeurs républicaines, de les « prioriser ». Mais ce sont des questions qu’on ne se pose pas. 

Ce message et votre « Don’t Panik », passent-t-ils dans les canaux médiatiques ?

Je crains malheureusement que non. J’ai l’impression que je déstabilise, car je ne corresponds pas au standard habituel du musulman ou du rappeur. Je ne vois aucune grosse émission séduite par notre discours. Il n’y a pas l’agitation médiatique que j’aurais souhaitée pour susciter le débat.  

J’ai en plus un discours un peu dur avec les médias. Pour certains, je les prends pour responsables de ce que vit la communauté musulmane. 

Votre livre est-il écrit pour ceux qui, en France, en appellent à l'émergence de voix de « l'islam modérée » qui fasse publiquement son autocritique ? 
       

C’est un peu ça, mais j’espère aussi m’adresser à ceux qui sont très hostiles à la communauté musulmane, qui en ont peur. Je m’adresse aussi aux musulmans eux-mêmes en les exhortant de s’organiser davantage et de faire une introspection au sein même de la communauté.

Le discours est multiple et je voulais ratisser suffisamment large pour installer un débat.

Illustration - Médine : « Nous parlons d’identité et d’intégration depuis trop longtemps » - Image Because music Partagez-vous le relatif optimisme de Pascal Boniface, sur la situation des Français musulmans au regard du chemin parcouru ? 

C’est un point de divergence de notre livre. C’est sûrement générationnel. Pascal [Boniface] est plus âgé, il a connu des périodes différentes et il pense qu’il est aujourd’hui plus simple d’être musulman en France qu’à une période où le racisme s’exprimait plus ouvertement.

J’ai un regard un peu différent, car je juge les choses du haut de mes 30 ans. Je trouve que l’islamophobie prend des aspects plus sournois que par le passé. Je préférerais qu’on m’insulte ouvertement de « sale musulman » plutôt que l’on m’empêche de travailler dans une municipalité pour mes convictions religieuses. Le racisme antimusulman prend des aspects différents et gangrène certains endroits de notre République, comme cette affaire des animateurs qui ont failli être licenciés dans la ville de Gennevilliers, parce qu’ils pratiquaient le ramadan et qu'une close dans leur contrat les obligaient à s’alimenter.

Vous questionnez Pascal Boniface sur la possibilité d’une « marche des peurs », qui fasse écho à ce qu’on a surnommé la « marche des beurs » en 1983. Êtes-vous prêts à sortir de vos habits d’artistes pour emprunter ceux du militant politique ?

Ma démarche est déjà beaucoup plus militante qu’artistique. Certains, notamment dans le milieu du rap, me reprochent d’ailleurs la « scolarité » de mon rap : « Médine c’est rébarbatif, on a l’impression d’écouter un cours ou un meeting », etc. Depuis mes débuts, j’ai dans mon ADN une particularité très militante et engagée. On ne peut pas être rappeur sans se sentir responsable de sa parole et avoir l’ambition de véhiculer un message.

Quand je propose une « marche des peurs », c’est pour regrouper ceux qui, en apparence, créent des peurs en France. Je pourrai le faire et j’ai l’ambition de le faire. Ce ne serait pas une réorientation de ma carrière.

Vous militez sur la « question identitaire », sans vous inscrire dans une optique de « lutte sociale ». Vous n’êtes pas, par exemple, dans la ligne des Indigènes de la République ?

J’ai fréquenté les Indigènes de la République et j’ai beaucoup appris à leurs côtés. Mais je n’ai pas envie de toujours trop ethniciser le problème, ou à l’inverse d’en faire une question purement sociale. Ce qui m’intéresse, c’est de réunir les communautés autour d’une cause commune, qui est la lutte contre les préjugés.

Cela m’intéresse presque plus que de savoir d’où viennent ces préjugés et qui en est responsable. Ça, nous le savons et nous continuerons à nous documenter, à comprendre et à véhiculer notre histoire. Mais j’ai vraiment envie aujourd’hui d’avoir une passerelle entre les communautés. 

  • « Biopic » - extrait de l'EP "Made in », novembre 2012.
  • « Du bruit qui pense » - extrait de l'EP "Made in », novembre 2012.

  1. «Don't Panik», Pascal Boniface & Médine, éditions Desclée De Brouwer, 17 euros, 224 pages. 


Haut de page

Voir aussi

Articles récents