Suicide à Pôle Emploi : « La responsabilité est collective »

Après le suicide d’un demandeur d’emploi, mercredi à Nantes, c'est «la refonte du service public de l'emploi» qui est en question, selon Jean-Philippe Magnen, vice-président de la Région Pays-de-la-Loire. Entretien.

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Ni la police, ni les agents de Pôle Emploi, n'ont pu empêcher son geste de désespoir. Mercredi 13 février, un quadragénaire s’est immolé par le feu devant l'agence qu'il fréquentait. Demandeur d’emploi en fin de droits, il avait été reçu deux jours plus tôt pour obtenir des explications sur l’arrêt de ses allocations. Après deux entrevues, il apprend que Pôle Emploi lui demande de rembourser un trop-perçu, en raison d’une activité non déclarée qu’il a effectuée.

Le lendemain, l’homme prévient Pôle Emploi par téléphone de son intention de mettre fin à ses jours. Les policiers et les pompiers, immédiatement prévenus, se rendent chez lui. Ce dernier les rassure… pour mieux les repousser. Il prévient alors son agence Pôle Emploi et plusieurs médias locaux par mail qu’il compte se « brûler à Pôle emploi ».

«  Aujourd’hui c’est le grand jour pour moi car je vais me brûler à Pôle emploi , raconte-t-il dans son courriel. J'ai travaillé 720 heures et la loi, c'est 610 heures. Et Pôle emploi a refusé mon dossier. »

Il tente une première fois de passer à l’acte, mardi 12 février, mais trouve porte close et préfère remettre son geste. Il parviendra à s’immoler par le feu le lendemain, malgré la présence de trois policiers mobilisés pour tenter de l'en empêcher.

Jean-Philippe Magnen est vice-président de la Région, Pays-de-la-Loire, en charge de l’emploi et de la formation professionnelle. Il espère que l’émotion suscitée par ce drame permettra d’accélérer la « refonte du service public de l’emploi »

Politis.fr : Quelle est votre réaction face à ce drame ?

Jean-Philippe Magnen : Nous éprouvons de la stupéfaction. C’est un acte difficile à qualifier, qui dépasse la compréhension qu’on peut avoir des situations de précarité.

Tout a été fait pour tenter de l’en empêcher. Même dans les derniers instants lorsque le demandeur d’emploi avait annoncé ses intentions. Ça a été un traumatisme très important pour les équipes, qui ont été exemplaires dans le drame.

Nous sommes dans un sentiment d’impuissance face à des actes irrémédiables comme celui-ci. Par contre, cela doit servir à nous alerter sur la situation du service de l’emploi. Les agents de Pôle Emplois témoignent d'un réel mal-être. Ils sont en contact quotidien d’usagers en souffrance, qui sont de plus en plus agressifs ou déprimés.

Avez-vous vu la situation se dégrader ces derniers temps ?

Cela fait plusieurs années que nous voyons les choses se dégrader et que les syndicats comme la direction régionale de Pôle Emploi nous alertent. Cette dégradation existe partout sur le territoire. Symboliquement, ce drame arrive d'ailleurs dans la région qui connaît le taux de chômage le plus bas de France, même s’il est aussi en augmentation.

La responsabilité est politique. Nous devons faire en sorte que Pôle Emploi ait les moyens de l’ambition qui est la nôtre pour lutter contre le chômage. En 2012, les chiffres étaient de 1 conseiller pour 200 demandeurs d’emploi alors que le ratio est de 1 pour 60 dans d’autres pays d’Europe.

Comment souhaitez-vous réagir ?

Il ne faut pas faire d’amalgame entre ce cas individuel et les agents qui gèrent pôle emploi. Personne ne porte la responsabilité individuelle de ce qui est arrivé. Nous avons une responsabilité collective.

Je pense qu’il faut réhumaniser le service de l’emploi et lui donner les moyens de jouer un rôle de proximité qui est de plus en plus nécessaire. Les professionnels sont face à l’agressivité de la question sociale sans avoir les moyens d’y répondre. Ils ont besoin de temps d’écoute.

J'espère que cet acte terrible contribue à accélérer la prise de conscience. Il faut que nous ayons un débat politique, notamment autour du « plan Pôle Emploi 2015 », présenté par la direction. Nous devrions nous mettre autour d’une table avec les organisations syndicales et les acteurs économiques pour une grande convention nationale sur la lutte contre le chômage et l’exclusion.

Personne n’a la solution, cela fait trente ans qu’on a dépassé les 3 millions de chômeurs. Mais si cet acte peut servir à favoriser le travail en commun, ce sera positif. Ne passons pas à autre chose. Il faut refonder le service public de l’emploi, qui a été mis à mal pendant cinq ans. C’est notre responsabilité.  

  • Écouter le dossier consacré, jeudi 14 février, à ce sujet sur France Info :

Photo : AFP / ALAIN LEMASSON

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