Debord à la BNF : situ veux ou situ veux pas ?

Debord, une arme de guerre à la BNF….

Christine Tréguier  • 17 avril 2013
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Debord à la BNF : situ veux ou situ veux pas ?
Photo [capture d'écran->http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/expositions_videos/a.video_debord.html]

Après l’annonce faite aux spectateurs (incrédules pour certains, outrés pour d’autres, indifférents pour la plupart) d’une exposition « Debord, Un art de la guerre » à la BNF, la première question qui se posait était d’y aller #oupas. Mais pour en parler, il fallait au moins l’avoir traversée. Donc… 

La seconde était de torcher, #oupas, en toute immodestie, une chronique « à la manière » d’une des fameuses lettres que Guy Debord et ses acolytes de l’Internationale situationniste (IS) ne manquaient pas d’envoyer à quiconque se permettait d’associer, d’une manière ou d’une autre, situationnisme et art avec spectacle et marchandise. Mais, comme m’a rétorqué mon cousin Fouby, passablement énervé, «   mais putain t’as pas compris, c’est justement pour ça qu’ils ont dissous l’IS !   » . Donc…

Alors, puisque j’y suis allée pour voir, autant dire ce que j’ai vu et ce qui m’a traversé l’esprit chemin faisant. La première partie de l’exposition traitant de l’Internationale lettriste, moins connue encore que l’IS, donne à entrevoir – et à entrevoir seulement – des documents rares, soigneusement scellés (au double sens de marqués du sceau et enfermés) sous vitrines et cadres. Non, ceci n’est pas un livre, ni une revue, encore moins une lettre dont on peut lire le verso, mais leurs représentations, propriétés de la seule BNF. Malgré tout, la puissance de l’ironie et de la dérision – outils de prédilection de ces tâcherons de la subversion intempestive – passe au-delà des barrières vitrées. Et on rit de la liste des ingrédients nécessaires pour réussir une « conférence » (notamment un bistrot, de l’alcool, etc.). On rit de l’entretien télévisé de Pierre Dumayet, où Michèle Bernstein (compagne de Debord), invitée pour son roman Tous les chevaux du roi , accule au mur ce présentateur chevronné.

Après, pour qui a déjà un peu dérivé de territoires en territoires situ, on rit moins et le malaise monte. Le propos politique n’est certes pas totalement gommé, mais la mise en spectacle domine. Tout est écrit, et montré, en si petit qu’il faut de bonnes lunettes, beaucoup de temps et de patience pour en déchiffrer… des bribes. Autant lire ou relire la réédition de l’Internationale situ, on y apprend beaucoup plus. La frustration est la même que dans la toute première salle, où des kyrielles de fiches et de notes de lecture sont intégrées dans de (fort belles et hautes ) cloisons de verre. C’est du Debord autographe pur jus, ça se regarde, mais ça ne peut pas se lire. Alors, à quoi bon les montrer ? Pourquoi ne pas les avoir numérisées pour que ceux que ça intéresse puissent, eux aussi, plonger dans les archives et prendre le temps de lire sur place où chez eux ? Question de temps et de coûts, sans doute, mais aussi d’appropriation des archives sous couvert de valorisation et d’historicisation.

Et puis, il y a la chose en elle-même : exposer Guy Debord et l’IS. Les deux commissaires ont beau dire et répéter que Debord aurait anticipé sur cette monstration de son travail, et pour cela classé et annoté minutieusement ses archives notes, dossiers etc., on n’y croit pas une seconde. Il est plus que clair, pour qui connaît un tant soit peu la posture du lascar et de l’IS, qu’il ne l’a pas fait pour être classé « trésor national »[^2] et se retrouver objet de spectacle, frappé des logos de la Fondation Roederer (le champagne passe encore), du ministère de la Culture, de l’INA et d’une poignée des médias spectaculaires. Des « sponsors » qu’il aurait descendus en quelques phrases incendiaires et imparables.

La réalité est bien celle qu’il dénonçait, et voilà Debord, l’homme du « À bas la récupération spectaculaire marchande » , victime de la « récupération bibliothécaire marchande ». Ses lettres et écrits, y compris intimes, marquées du sceau rouge de la BNF (qu’il aurait sans doute taxé de sceau de l’infamie). Son œuvre, qui par essence appartient au patrimoine commun de la pensée et de l’art contestataire, monétisée comme on dit aujourd’hui : 7 euros l’entrée, 39 euros le catalogue. Sa silhouette et celles de ses compagnons de dérive affichées en grand format dans le métro, sur les murs de la ville, au Salon du livre ou à l’angle de l’esplanade de la BNF (narguant, il est vrai, le bunker de Bercy sur l’autre rive) et affublées du titre qui va bien pour faire venir les foules. Debord vendu par sa veuve même, et « acheté » par la France et un généreux sponsor pour 2,7 millions d’euros, soit le prix de deux jours de bombardements en Libye, le montant annuel des contrats publicitaires d’un footballeur de Manchester United, ou encore 145 années et des brouettes de salaire (brut) d’un smicard de chez Renault.

Enfin, il y a ce sous-titre racoleur, « Un art de la guerre » , qui fait passer Debord pour ce qu’il n’est pas, mais surtout détone particulièrement avec l’époque. La BNF starifie un individu (et un groupe) qui prêchait une certaine forme de révolution et de sabotage. À l’insu de son plein gré, mais passons. Le problème est que pas plus tard que le 11 novembre 2008, vingt personnes étaient arrêtées à Tarnac, dont deux moisiront un certain temps en prison, pour un prétendu sabotage. Que l’affaire se révélera fabriquée quatre plus tard et que ce qui a attiré l’attention des services sur ces jeunes gens – ce dont on les accuse en somme –, c’est d’avoir, dans la pure tradition situ et surréaliste, appelé au sabotage et à la révolution du quotidien. Que ce qu’il était possible, il y a quarante-cinq ans, de penser et d’écrire est devenu, dans notre société « démocratique » du XXIe siècle, un crime-pensée, une intention de faire terroriste, voire un acte terroriste en soi. On aimerait aujourd’hui, et on aurait aimé alors, entendre les intellos de service, et les commissaires de l’expo, protester et défendre la liberté de Debord, de Coupat ou de quiconque, d’user et d’abuser de l’arme de guerre que sont l’art et la pensée. 

En guise de conclusion, quelques détournements ludiques et radicaux répondant au spectacle orchestré de cette exposition très partiale et partielle : http://juralib.noblogs.org/files/2013/04/13.jpg

ou
«Ne consommez pas Debord !» 

actualisation de celui de 68, peut-être peint par un de l’IS, qui suggérait

« Ne consommez pas Marx ! ».  

[^2]: Ce classement a permis à la BNF d’empêcher la « fuite » à l’étranger des archives mises en vente par Alice Debord.

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Temps de lecture : 6 minutes
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