Quand le peuple est privé de jeux

À l’exception du Tour de France, les sports populaires n’ont plus leur place sur la télévision gratuite. Une logique marchande dans l’air du temps, notamment portée par le Qatar.

Jean-Claude Renard  • 27 juin 2013 abonné·es

Ce samedi 29 juin, la Grande Boucle entame donc le prologue de son centenaire. L’occasion pour France Télévisions de mettre le paquet sur l’épreuve. À coups de retransmissions en direct et de nombreux magazines, avant et après chaque étape, trois semaines durant. « Un dispositif exceptionnel », annonce le groupe public. Il fait bien. Le Tour de France reste le dernier sport populaire encore accessible sur la télévision gratuite.

Qu’on en juge : côté foot, le championnat et la Ligue des champions appartiennent désormais à Canal + et à BeIn Sport. Pire : en mars, la chaîne qatarie a déboursé 60 millions d’euros pour diffuser l’intégralité du prochain Euro 2016, disputé en France. Une diffusion qui sera partagée avec TF1 et M6 (à hauteur de 25 millions d’euros par chaîne) pour quelques matchs seulement. Pour la première fois, une compétition internationale jouée dans l’Hexagone ne sera pas accessible gratuitement dans son intégralité. Côté rugby, le championnat est tombé dans l’escarcelle de Canal +, à raison d’une trentaine de millions d’euros, pour deux matchs par jour. Jusqu’en 2016. À moins que la Fédération française de rugby ne fasse valoir avant son droit à une sortie pour une nouvelle négociation. Entre le foot et le rugby, les sports populaires sont ainsi passés dans la logique des marchands, lesquels ont bien compris que le peuple, qui a besoin de ses jeux, constitue une ressource conséquente. Et tandis que les droits sont devenus prohibitifs pour un groupe comme France Télévisions, chaque renouvellement de contrat vaut surenchère de la part des fédérations et des chaînes. Cette année, même s’il ne s’agit pas a priori d’un sport populaire, la Formule 1 a basculé de TF 1 vers Canal +. La compétition attirait jusque-là en moyenne 2,8 millions de téléspectateurs (les mauvaises langues disent que, faute d’accidents spectaculaires, les audiences avaient baissé). Coût : 29 millions d’euros par an. TF1 n’a pas voulu remettre au pot. En octobre seront renégociés les droits de Roland-Garros, diffusés depuis vingt-six ans sur France Télévisions. Bon an mal an, ce sont 3 à 4 millions de téléspectateurs, avec des pics d’audience dépassant parfois les 5 millions. Et la garantie de ressources publicitaires importantes. Si Canal + s’inscrit peu dans une « Quinzaine » comme celle de la porte d’Auteuil, BeIn Sport pourrait mettre la main sur le tournoi. Aisément. La diffusion coûte 15 millions d’euros à France Télé, quand la BBC paye 55 millions pour diffuser le tournoi de Wimbledon. La Fédération française de tennis pourrait exiger un ajustement de poids. France Télé, plombée par ses comptes, ne pourrait pas répondre. Le Qatar est là pour ça. Et ce sera un sport en moins sur le petit écran gratuit. Aujourd’hui, celui qui veut regarder son match de foot ou de rugby à la télé, entre un abonnement à Canal et un autre à BeIn Sport, doit payer la bagatelle de 50 euros par mois. Le sport est un modèle de concentration pour quelques privilégiés.

Pourtant, depuis 2004, un décret impose une retransmission en clair des « événements sportifs majeurs ». S’y additionnent les Jeux olympiques, les matches de l’équipe de France de foot, le Tournoi des six nations, la finale de la Ligue des champions, le Tour de France et quelques autres grandes finales. Si le décret reste flou, sinon inexistant sur beaucoup de disciplines (en 2006, par exemple, la finale du championnat du monde de handball, disputée par la France, n’était diffusée que sur Canal), il manque surtout d’épaisseur. Ministre des Sports, Valérie Fourneyron a jugé qu’il fallait « remettre à plat la liste des événements majeurs et l’élargir ». Il y a urgence. Il reste six ans de retransmission du Tour pour France Télévisions. En 2020, il ne serait pas étonnant d’avoir à s’abonner à BeIn Sport pour regarder les étapes, la chaîne étant bien capable de contourner le décret. A fortiori quand le Qatar milite pour obtenir le prologue sur ses terres.

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