Guy Bedos : « Ces temps-ci, je suis politiquement orphelin »

À la veille de quitter la scène, avec une revue de presse qui étrille la droite sans épargner la gauche, Guy Bedos persiste et signe dans ses engagements. Il revient pour nous sur sa tournée dans son Algérie natale et dit sa désolation face à la crise politique et morale en France. L’occasion aussi de tirer un bilan de cinquante ans d’énervements et d’évoquer ses projets.

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À79 ans, toujours frais et fringant, Guy Bedos revient à l’Olympia pour une dernière représentation de son spectacle Rideau ! Une ultime revue de presse sociale et politisée, alerte, cinglante. L’humoriste n’a rien perdu de son mordant, de ses trilles piquées dans le cabaret, de ses partis pris, toujours acerbe quand il s’agit d’évoquer la droite, mais vigilant et critique à l’égard de la gauche au gouvernement. Encore faut-il savoir de quelle gauche on parle…

Vous revenez sur scène après deux ans de tournée, pour une dernière revue de presse. Peut-on parler de der des ders ?

Guy Bedos :  Oui, sans doute. J’avais prévu une seule saison, j’en ai fait deux. J’aurais pu continuer, puisque je gagne ma vie avec. C’est le genre que je préfère, mais je vais continuer différemment. Il est plus prudent d’arrêter avant d’être arrêté. Cela aura été une belle histoire.

Vous n’avez pas seulement tourné en France, mais aussi en Algérie…

Je me suis en effet rendu à Alger au mois de novembre dernier, où je n’étais pas retourné depuis un demi-siècle, où je n’avais donc jamais joué. Cela a été un enchantement. J’ai été reçu comme un frère par les Algériens, sans doute parce que celui qu’ils ont croisé n’est pas seulement celui qu’ils ont vu à la télévision mais aussi celui qui s’est fait réformer pour maladie mentale pendant la guerre d’Algérie pour ne pas avoir à tirer sur ses copains. J’y ai notamment rencontré par hasard, et le hasard a beaucoup de talent, une femme issue d’un parti de gauche, remarquable, féministe, dont j’ai appris après qu’elle était la ministre de la Culture. Je m’empresse de vous dire qu’entre Bouteflika et les militaires, c’est un gouvernement que je prise très moyennement ! Mais cela a été une belle rencontre. J’ai joué trois soirs devant un public magnifique, avec une revue de presse sur l’Algérie, sans attaquer violemment le gouvernement actuel, non pas pour me protéger personnellement, parce que je suis un mektoub, mais par précaution pour le public venu me voir. En soulignant tout de même qu’il était bizarre, avec tout le pétrole et le gaz à vendre en Algérie, qu’on n’ait pas pu créer un hôpital digne de recevoir le président Bouteflika, et qu’il ait dû se rendre à Paris pour se faire soigner dans un hôpital militaire français. Je crois que ça a beaucoup plu ! En ancien miséreux affectif que je suis, et fils d’un couple raciste, ça m’a consolé, d’autant que j’ai eu le temps d’aller sur la tombe de tous mes aïeux, de mon grand-père, un homme magnifique, de retourner aussi au lycée que j’avais fréquenté.

La tournée de Rideau ! s’est déroulée avant et après la présidentielle 2012. Quelle influence cela a-t-il eu sur votre travail et sur le public ?

Ça change les choses, mais cela n’a pas changé mon caractère. Je taquine assez volontiers et fortement François Hollande sur scène. Mais il m’arrive parfois de regretter Sarkozy, qui est un client irremplaçable. Pour notre boulot, il n’y avait pas besoin d’inventer, il n’y avait qu’à recopier ! Quant au public, c’est toujours le même, le mien, notamment en province. D’ailleurs, les Parisiens ont tort de prendre les provinciaux de si haut, qui sont bien souvent chaleureux, formidables, intelligents et raffinés. Et cette longévité relative qui est la mienne, je la dois beaucoup à ces tournées et au public qui s’est rendu à mes spectacles pendant un demi-siècle.

Même Nadine Morano, dont vous avez dit sur scène qu’elle est « conne » lors de votre inauguration d’un théâtre à Toul, en octobre dernier, ce qui a valu une petite polémique sur les limites de l’humour ?

J’ai dit qu’elle était conne : ce n’est pas de la diffamation, c’est de l’information. Ça va avec sa formule : « Le peuple, je connais, j’en viens ! » Eh bien, retournes-y !, dirais-je. J’ai été surpris par l’emballement médiatique. Elle a surtout beaucoup tweeté sur un événement même pas régional mais municipal. Elle avait annoncé sa venue : en fait, elle a envoyé une vingtaine de ses sbires, qui ont perturbé mon spectacle. C’est moi qui aurais pu porter plainte.

Vous serez sur le canapé rouge de Michel Drucker le 15 décembre. Si Drucker vous a toujours ouvert ses portes, au-delà de lui, on ne peut plus dire aujourd’hui que vous êtes persona non grata dans les médias…

Quoique… La fin des mandats des patrons de l’audiovisuel public va changer les choses. Et cela relève de la salubrité publique. Non pas pour Jean-Luc Hees, honnêtement, qui a été pris en otage par Philippe Val. Lui, je vais facilement m’habituer à son absence. Et ils sont quelques-uns à France Inter comme ça. Val a établi une espèce de monarchie, avec ses courtisans. Qui n’appartient pas au cercle rapproché n’est pas toujours très bien traité. L’un des pires comportements qui puissent me hérisser, c’est la traîtrise. Et être un traître à soi-même, quand on sort de Charlie Hebdo et qu’on se fait nommer par Sarkozy sous prétexte qu’on connaît vaguement madame… Je le pense de lui, de Kouchner… Mais Philippe Val, je ne l’ai jamais vraiment apprécié, même à Charlie Hebdo. Kouchner, je l’avais connu à l’époque de ma grande sœur, Simone Signoret, bien avant qu’il ne cède à l’attrait de la voiture de fonction, de la paye qui va avec, des avantages de ministre.

Avez-vous suivi le mouvement des bonnets rouges ?

Je suis un peu partagé. Au départ, le mouvement breton ne me paraît pas antipathique, mais le rouge a été pénétré par le vert-de-gris. Quand je vois Le Pen avec un bonnet rouge, il a beau être breton, même à La Trinité il n’est pas le Breton préféré des Bretons. Le bonnet rouge, c’est pas blanc bleu !

Comment observez-vous les tensions sociales actuelles ?

Elles sont bien souvent justifiées. Je reprends souvent cette formule de Françoise Giroud : « En politique, il faut savoir choisir entre deux inconvénients. » Je suis de ceux qui ont voté plus contre Sarkozy que pour Hollande. Je crois que c’est un type bien, qui n’aura pas eu l’occasion d’approcher Mme Bettencourt et quelques autres, mais il est décourageant ! Dans ses hésitations, dans ses contradictions, ses promesses non tenues, notamment vis-à-vis de l’immigration, un sujet qui me tient à cœur, n’étant pas franchement Algérie française.

Comment avez-vous vécu les attaques violentes contre Christiane Taubira ?

Pour reprendre une phrase de Chateaubriand, je dirais : « Économisons notre mépris, eu égard aux nécessiteux. » Mitterrand disait : « N’offense pas qui veut. » Ce sont des phrases qui aident à supporter les attaques, surtout pour un personnage public. Cela dit, Christiane Taubira est la seule personne que je connaisse réellement du gouvernement, et c’est mon invitée principale chez Drucker le 15 décembre, à côté de Jean-Baptiste Ayrault, président du DAL. J’ai vécu ces attaques, comme vous l’imaginez, en antiraciste forcené que je suis. L’antiracisme est au centre de mon engagement à gauche, je ne peux donc qu’être révolté, écœuré, par cette vague de racisme, non seulement vis-à-vis de Mme Taubira, mais également vis-à-vis des Africains et des Maghrébins. Cela nous vient aussi de Marine Le Pen, qui fait exactement la même campagne qu’Hitler dans les années 1930, en visant la même clientèle, les chômeurs, les précaires. Les Arabes et les Nègres ont remplacé les Juifs.

Justement, quel regard portez-vous sur la montée du Front national qu’on annonce aux prochaines municipales ?

Il me semble qu’on devrait inventer le permis de vote comme il existe un permis de conduire : faire passer un examen civique à chaque électeur avant qu’il n’ait le droit de glisser son bulletin dans l’urne. Si vous n’êtes pas prêt, revenez dans cinq ans. Parce que beaucoup de gens ne sont pas prêts. Ce n’est pas du mépris mais de la désolation de ma part. C’est évident quand on voit qu’à Villeneuve-sur-Lot, quoi qu’on pense de l’affaire Cahuzac, qui n’est pas flatteuse pour la gauche, une « gauche » entre guillemets, certains sont allés directement donner leur voix au Front national. D’une façon générale, politiquement, je me sens orphelin ces temps-ci. Je continuerai à voter bien sûr. À Paris, je vais ainsi voter contre Mme NKM et pas pour Mme Hidalgo. Je suis plus sûr de mes dégoûts que de mes goûts.

Vous faites donc l’impasse sur Jean-Luc Mélenchon ?

Je l’ai soutenu quand il s’est présenté à Hénin-Beaumont contre Marine Le Pen. Sans succès. Ce n’était peut-être pas une bonne idée. Il n’y a pas que de bonnes idées chez Mélenchon. À certains moments, avant de parler, il devrait réfléchir ou se relire. Il y a chez lui toutes sortes d’excès qui font peur aux gens. Sur les impôts par exemple, quand il dit : « Au-dessus de tant, je prends tout ! », ça fait peur, même à ceux qui n’ont rien ! C’est un tribun remarquable, avec beaucoup de talent, mais ses déclarations sont d’une telle outrance, d’une telle maladresse parfois, qu’on souhaite que les gens de son entourage aient plus d’influence pour le calmer. Entre la mollesse de François Hollande et la violence de Jean-Luc Mélenchon, il y a peut-être un espace. Un espace que pourraient occuper des gens fortement à gauche.

En janvier 2012, vous disiez que, si Nicolas Sarkozy était réélu, vous seriez de nouveau dans la rue. La politique menée par François Hollande ne vous donne-t-elle pas envie de descendre aussi dans la rue ?

Oui ! Et sans violence si possible. Je prône volontiers une révolution de velours. C’est la raison pour laquelle je viens de rejoindre le Collectif Roosevelt, créé par Stéphane Hessel, où je retrouve Pierre Larrouturou, participant lui-même au mouvement très intéressant de Nouvelle Donne, et qui pourrait se retrouver aux européennes. Parce qu’on ne peut être satisfait de la politique actuelle. À commencer par Manuel Valls. Quand la gauche ressemble à la droite, c’est la droite ! Il a beau dire « je suis de gauche », il n’y a que lui qui le croie. Tout ce qu’il fait est du sous-Sarkozy, et ce n’est pas nouveau. Il est censé être la personnalité préférée des Français. Mais de quels Français ? Il y a beaucoup de Français de droite là-dedans. Il y a beaucoup d’incohérences dans le gouvernement actuel, avec un président difficile à cerner. Il n’est pas suspect d’avoir des tendances d’extrême droite, comme c’était le cas du teckel à poil dur, déjà quand il était ministre de l’Intérieur, mais si l’héritage était lourd, malgré toutes les annonces, rien n’a changé. Même si je ne connais rien à l’économie, et je regarde ça vu d’avion, je préfère écouter les explications de Pierre Larrouturou plutôt que celles de Jacques Attali ou d’Alain Minc. J’essaie de limiter mes attaques sur François Hollande parce que je n’ai pas envie de faire plaisir à M. Copé ou à Mme Morano et toute cette bande, mais il faut bien dire qu’il nous décourage, jusqu’à la presse de gauche. Peut-être même que ce qui fait l’honneur de la presse de gauche, c’est de ne pas ressembler à la presse de droite, qui donne toujours raison à la droite. Hollande a un défaut très grave : pour ne pas passer, après Sarkozy, pour quelqu’un qui revoit tout, il ne revoit rien ! Ni en termes de justice ni en termes de culture. Si vous me demandiez ce qu’a changé l’élection de François Hollande, je serais bien infoutu de vous dire quoi ! Qu’est-ce qui a bougé de façon agréable pour la population ?

Êtes-vous toujours un homme en colère ?

Oh oui ! En colère contre une certaine gauche qui ne mérite pas d’être de gauche, et j’ai toujours la même aversion pour une certaine droite. Je reste militant à la Ligue des droits de l’homme, je suis toujours à Droit au logement et au Réseau éducation sans frontières. Jacques Brel disait : « J’ai mal aux autres. » Je fais partie de ces gens qui n’ont pas à se plaindre pour eux-mêmes, mais je suis fracassé par la misère, et la misère morale aussi, qui s’est abattue sur une partie du pays.

Finalement, tout votre travail n’aura servi à rien…

Je suis bien obligé de le constater. Alors que beaucoup de gens me disent le contraire, me demandent de continuer. En résultat politique politicien, je n’ai eu aucune influence. Ça pousse à la modestie. On est là pour consoler. Il n’y a que le militantisme, au DAL ou à RESF, qui paye, mais ça reste insuffisant.

Quels sont vos projets après cette ultime revue de presse ?

Comme je ne me suis pas enrichi, j’ai d’autres travaux à venir, notamment le cinéma et le théâtre, et un livre. J’ai l’intention aussi d’ouvrir un blog. Je ne connais rien à Internet, mais je suis bien entouré. Pour consoler ceux qui pensent que je les abandonne en arrêtant la scène. On a pris un tweet officiel pour annoncer mon blog parce que quelqu’un a pris mon nom pour tweeter à ma place ! Mais je me méfie de ces technologies sans réflexion. Je trouve le genre extrêmement déplaisant et très dangereux. On tweete comme on vomit ! Mais le blog me permettra de continuer, de prolonger la scène, de commenter l’actualité, de poursuivre ma revue de presse.


Rideau ! , le 23 décembre, à l’Olympia.

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