« Ida », de Pawel Pawlikowski : Une femme dans le siècle

Ida , de Pawel Pawlikowski, suit une future nonne qui, dans les années 1960 en Pologne, découvre son passé et choisit son avenir.

Christophe Kantcheff  • 6 février 2014
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Un couvent en Pologne dans les années 1960. Ida, orpheline, a trouvé sa famille. Celle de Dieu. Anna, dans le couvent où elle a grandi, est sur le point de prononcer ses vœux. Mais une mère supérieure lui annonce qu’elle doit auparavant rejoindre la seule parente qui lui reste, une tante, Wanda, qu’elle n’a jamais vue. Celle-ci a un lourd secret à lui délivrer : Anna s’appelle Ida Lebenstein, elle est juive, ses parents ont été tués pendant la guerre. Anna/Ida a vécu presque toute son enfance retirée. Il faut la voir, dans le car rejoignant la ville où habite sa tante, observer avec une curiosité presque émerveillée les rues, les magasins, les citadins. Elle découvre que sa tante est loin d’être une sainte femme. Outre qu’elle exerce la profession de commissaire politique – en pleine période stalinienne, elle a forcément du sang sur les mains –, elle passe d’hommes en hommes, noyant dans l’alcool un désespoir dont la cause n’est pas éloignée de la raison pour laquelle elle a voulu parler à Anna.

Anna est une jeune fille à laquelle une permission dans la vie profane est accordée, une sortie « dans le siècle » – au sens de séculier. Mais quel siècle ! Le XXe, celui de la Shoah. Dans les années 1960, en Pologne, les séquelles en sont encore terriblement prégnantes, douloureuses pour ceux qui y ont survécu. Un seul exemple, qui n’est pourtant pas le plus terrible : les maisons ayant appartenu à des juifs ont de nouveaux occupants, à la conscience pas toujours tranquille, depuis la fin de la guerre. Cette souffrance-là est au cœur du film de Pawel Pawlikowski. Mais Ida raconte aussi beaucoup d’autres histoires. Notamment ce contraste étonnant entre Anna et Wanda, qui se traduit par une douce amitié. Les actrices elles-mêmes portent cette différence et cette connivence : Anna est interprétée par Agata Trzebuchowska, une inconnue qui ne se destine pas au cinéma. Tandis qu’Agata Kulesza (Wanda) est une comédienne expérimentée. L’attelage étrange et attachant que forment ces deux femmes est un très beau couple de cinéma. Sans manichéisme, Wanda et Anna rendent complices des contraires : la débauche et la pureté, la détresse et la sérénité, le noir et le blanc. Un noir et blanc, correspondant également aux souvenirs du cinéaste, né à Varsovie en 1957, qui compose l’image du film. Anna vit une histoire d’amour avec un jeune saxophoniste de jazz – Coltrane joué derrière le rideau de fer dans les années 1960, qui l’eût cru ? La rencontre est délicate, naturelle. Anna est aussi, bien sûr, une jeune fille sensuelle et une femme superbe quand elle enlève son voile – le plan sur son visage est simple et immédiatement érotique.

À quoi se destine Anna ? La perspective d’une vie « séculière » qui se dessine, déjà toute tracée par le garçon, n’est sans doute pas suffisamment chargée d’absolu. Mais celui-ci a-t-il encore un sens, dans cette Pologne écrasée par le poids de l’histoire – une des raisons, peut-être, pour laquelle le cinéaste filme ses personnages bord cadre, en bas de l’écran ? Mieux vaut alors se tenir hors du monde et connaître une vie spirituelle exigeante et pleine d’inconnu. Ida est un film brûlant de l’intérieur.

**Ida** , Pawel Pawlikowski, 1 h 19. En salles le 12 février.
Cinéma
Temps de lecture : 3 minutes
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