Spinoza ou l’excommunication perpétuelle

Banni en 1656 par la synagogue d’Amsterdam, l’auteur de l’Ethique est aujourd’hui encore la cible d’accusations d’antisémitisme. Dans un livre passionnant, le philosophe Ivan Segré lui rend justice.

Denis Sieffert  • 27 mars 2014 abonné·es

De Spinoza (1632-1677), on sait généralement au moins une chose : il a été excommunié par la communauté juive d’Amsterdam pour hérésie. On sait moins que la vindicte d’une partie de ses coreligionnaires lui a aussi valu un coup de couteau qui a déchiré son manteau – meurtre symbolique et meurtre tout court, même inabouti. Faisant le chemin inverse, c’est-à-dire retransformant l’acte en symbole, Spinoza n’a jamais fait rapiécer son manteau, et il n’a jamais cessé de s’en vêtir, comme pour témoigner de sa résistance au fanatisme. Dans un livre dense et exigeant, Ivan Segré, précédemment auteur de la Réaction philosémite, dont nous avions rendu compte ici, entreprend un plaidoyer philosophique en faveur de Spinoza. C’est pleinement un livre d’actualité, puisque l’auteur de l’Éthique n’a jamais fini d’être excommunié, ni jamais cessé d’être poignardé. Trois siècles et demi après sa mort, des intellectuels juifs, qui ont pignon sur rue dans les colloques universitaires et dans les médias, continuent de le vouer aux gémonies, et de le tenir pour le premier des antisémites modernes. En philosophe qu’il est, Ivan Segré interroge les causes de cette perpétuelle détestation. Il explore l’œuvre de Spinoza, et la confronte à ses accusateurs qui n’y vont pas de main morte. Ainsi, Benny Lévy (1945-2003), ancien maoïste reconverti dans l’orthodoxie juive, jugeait que « le programme extrêmement moderne » qui commence avec Spinoza se termine avec « la solution finale ». Avant lui, l’historien Léon Poliakov (1910-1997) accusait déjà Spinoza d’avoir ouvert la voie à « l’antisémitisme rationaliste ou laïque des temps modernes ». Pourquoi tant de haine ? Parce que le Juif Spinoza a posé les fondements d’un matérialisme athée, qui ne pouvait pas être celui de Marx, mais qui y conduisait tout droit.

De façon très « talmudique », Ivan Segré réplique aux mauvais procès faits à Spinoza, et dénoue des quiproquos savamment entretenus. Ainsi, lorsque dans son manifeste Hodie Judaei (« Aujourd’hui, les Juifs ») le philosophe argumente contre l’usage extensif qui est fait du concept de « Peuple élu », Segré montre que ce n’est là que la conséquence logique de son aspiration à l’universalité. De même, si Spinoza s’en prend aux Écritures, c’est qu’elles cherchent à rendre « non pas savant mais obéissant ». Dans la Bible, Dieu n’est-il pas représenté par les prophètes comme un « roi et un législateur », celui qui fait la Loi ? Or, selon le philosophe, « il ne faut pas suivre la vertu comme une Loi, mais par amour ». Propos profondément subversif qui éclaire le sous-titre de l’ouvrage de Segré : « Pour une éthique hors la Loi ». La justice et la charité ne peuvent s’atteindre par l’obéissance mais par la connaissance. C’est ce refus de l’injonction divine qui fait dire à Segré que Spinoza est « un rouage essentiel de la modernité rationaliste et révolutionnaire ». L’homme libre est au-dessus de la Loi, avec un « L » majuscule, pour mieux se plier à la loi des hommes. La critique de l’auteur de l’Éthique ne pouvait évidemment épargner Moïse, le « prophète législateur ». « Le programme rationaliste et révolutionnaire tue Moïse », écrit Segré. Or, « il ne s’agit pas seulement de tuer le prophète, mais de l’abolition de la transcendance de la Loi ». Un autre contempteur de Spinoza, le philosophe Leo Strauss (1899-1973), a posé clairement les termes de l’antagonisme qui est au cœur de l’œuvre de Spinoza, et à l’origine de ses ennuis, entre « une vie d’obéissance » commandée par la Bible, et « une vie de liberté humaine » commandée par la philosophie. Inspirateur posthume, et peut-être à ses dépens, des néoconservateurs américains, Strauss se situait résolument du côté de l’obéissance. Mais le livre de Segré s’organise en effet autour d’une série de dualités et d’antagonismes : Loi divine et loi des hommes, homme du commun et philosophe, Bible et philosophie grecque, Athènes et Jérusalem. Jusqu’à une opposition d’apparence plus hermétique, celle-là même par laquelle s’ouvre le livre, entre le nom « juif » et le nom « ouvrier ». Et c’est le critique le plus véhément de Spinoza, Jean-Claude Milner, lui aussi passé par le maoïsme et la rue d’Ulm, qui expose le mieux cette dualité : « Le seul véritable événement du XXe siècle, écrit-il, c’est le retour du nom “Juif” […] avec son corollaire : la disparition du nom “ouvrier”. » Formule a priori assez obscure, et qui pourrait n’être qu’un résumé de l’itinéraire de Milner, de l’ouvriérisme maoïste à la Torah, mais qui est plus que cela.

C’est Segré qui nous en livre le sens véritable : « Le retour du nom “Juif” tel que le conçoivent les théoriciens bourgeois, écrit-il, a une fonction : interdire notre modernité, philosophe rationaliste d’un côté, politique révolutionnaire de l’autre. » Et Segré précise encore : « Le nom “Juif” fait obstacle à l’avènement d’une universalité égalitaire. » Car c’est bien d’universalité égalitaire dont il s’agit. Et la disparition du nom « Juif » n’est évidemment pas la disparition du Juif, mais le refus de céder à une affirmation identitaire exacerbée. La formule malintentionnée de Milner nous éloigne du véritable enjeu du débat que l’on pourrait ramener à une autre antinomie, tellement actuelle, entre deux grilles de lecture : l’une sociale (le nom « ouvrier »), l’autre ethnique ou religieuse (le nom « Juif » qui pourrait être aussi le nom de tout particularisme). Nous ne sommes plus très loin du débat sur le choc des civilisations ! Mais Segré refuse ce dernier antagonisme car, dit-il, le nom « Juif » et le nom « ouvrier » ont parfois été « comme un ». Claire allusion à Marx et au marxisme. Il réfute également l’interprétation abusive de Milner en rappelant que la revendication égalitaire de Spinoza peut jouer aussi en faveur de ses coreligionnaires lorsqu’il demande pour eux le droit d’accéder aux fonctions honorifiques qui leur étaient interdites, et lorsqu’il envisage le rétablissement de leur État. Il faudrait peu de chose pour que le premier « antisémite » moderne soit récupéré par le sionisme…

Le livre d’Ivan Segré est passionnant. D’abord parce qu’il permet d’entrer par une porte dans l’œuvre impressionnante de Spinoza, et d’en découvrir l’incroyable modernité. Il a ses plis et ses méandres qui en font, dans ses premières pages, un ouvrage parfois ardu. Mais il s’éclaire à mesure qu’on en comprend les enjeux, jusqu’à l’apologue qui le ponctue. L’allusion à notre actualité immédiate permet alors à Segré de délivrer un message qui nous parle haut et fort : l’antisémite véritable et celui qui accuse Spinoza (et tant d’autres) d’antisémitisme sont unis par une sorte de dialectique négative. Ils sont, dit Segré, « l’envers et l’endroit d’un même désastre obscur ». On ne saurait mieux dire.

Idées
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