Ces drames qu’on oublie

Avec « Réfugiés », Arte lance une série de reportages sur les camps vus par différents artistes. Un autre regard, loin des contraintes pédagogiques ou historiques.

Jean-Claude Renard  • 11 septembre 2014 abonné·es
Ces drames qu’on oublie
© **Réfugiés** , « Arte reportage », à partir du 13 septembre, le samedi à 18 h 35, sur Arte et sur info.arte.tv/refugies Photo : AFP PHOTO / KARIM SAHIB

Voilà deux siècles, le gouvernement du Bhoutan organisait une immigration massive de Népalais afin de renforcer la main-d’œuvre nécessaire à l’exploitation de ses plaines fertiles. Les Népalais sont arrivés par dizaines de milliers et se sont implantés, devenant des citoyens bhoutanais à part entière. Leur influence s’est élargie au XXe siècle dans les cercles économiques et politiques, jusqu’à inquiéter les autorités, qui ont mis en place une série de lois discriminatoires ponctuées de persécutions. En 1992, 150 000 personnes s’exilent au Népal, incitant le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies et le gouvernement népalais à ouvrir huit camps.

À Beldangi, ils sont plus de 30 000 à s’entasser dans des huttes serrées les unes contre les autres. Des intellectuels, des employés, des paysans. Installation et réinstallation sont les mots d’ordre au sein du camp. Pour beaucoup, le rêve se porte vers l’Amérique. Régis Wargnier a braqué sa caméra sur une famille engagée dans un processus de départ pour les États-Unis. Un processus laborieux que le réalisateur livre sobrement, tout en filmant le quotidien des lieux. De son côté, immergé dans le camp de Kawergosk, à Erbil, en Irak, Pierre Schoeller a choisi de donner aux réfugiés des caméras pour intégrer leurs images à son reportage. Un exercice de style très différent pour raconter les conditions de vie endurées par les Kurdes syriens à peine débarqués. Des moments de repas, de prière, de chant, de danse, de joie et de pleurs sous des tentes blanches d’infortune, tapissant un sol boueux crevé par les intempéries. Au petit matin, quelques hommes partent en quête d’un boulot, le plus souvent dans la maçonnerie. « L’important, c’est de pouvoir gagner sa vie », dit un ouvrier. Sans pouvoir miser sur une date de retour. « Qu’avons nous fait pour mériter ça ? », s’insurge une mère de famille. Additionnant panoramiques et longs travellings, Schoeller n’apporte aucun commentaire, pas même une voix off. Il rend une copie brute de décoffrage des jours ordinaires. Seul le discours des réfugiés, face caméra, se fait entendre. Beldangi et Kawergosk sont les deux premiers reportages (de 48 minutes) de cette collection qui en comprend quatre (suivront le camp de Burj El Barajneh, au Liban, par Agnès Merlet, et celui de Bredjing, au Tchad, par Claire Denis). Des sujets forts, peu connus du grand public, sinon ignorés. Mais, cette fois, la case « Arte reportage » pousse un peu plus loin son sujet en démultipliant les regards. À la carte blanche accordée aux cinéastes s’ajoute le regard d’un photographe, d’un écrivain et d’un bédéiste. En l’occurrence, pour ces deux premiers numéros, Martin Middlebrook, Fatou Diome et Nicolas Wild (Beldangi), et Reza, Laurent Gaudé et Reinhard Kleist (Kawergosk). Autant de regards artistiques intervenant dans les différentes rubriques, sous forme d’entretiens et de diaporamas.

Pour Philippe Brachet, rédacteur en chef d’« Arte reportage », dans la volonté de « se confronter au réel », il ne s’agissait pas de transformer des artistes en journalistes, juste de livrer leur vision d’artiste sans souci d’explication pédagogique ou historique, mais avec quelques contraintes matérielles. « Il convenait d’approfondir la thématique de l’exil en changeant de lunettes, et, à travers différentes sensibilités, d’offrir un complément, un autre regard, de capter un peu mieux l’attention. » Un exercice possible en enrichissant la palette d’artistes, dans une unité de temps et de lieu, même s’ils ne se sont pas tous croisés au même moment. Sans faire un travail à quatre ou huit mains, mais personnel, en toute liberté. « Le résultat est celui d’une approche originale, que nous n’oserions pas adopter en tant que journalistes, parce qu’il y a des règles à respecter. Des règles que ces artistes ont bousculées, sans chercher à séduire. » Petit ovni télévisuel sur un drame qu’on finit par oublier, le reportage de Pierre Schoeller en est un parfait exemple.

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