C’est quoi, être de gauche ?

Si la question n’est pas nouvelle, elle se pose avec une acuité particulière après les réponses iconoclastes du Premier ministre, Manuel Valls.

Michel Soudais  • 30 octobre 2014
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C’est quoi, être de gauche ?
© Photo : AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD

Tourner la page. Manuel Valls ne fait pas mystère de cette ambition. « Il faut en finir avec la gauche passéiste, celle qui s’attache à un passé révolu et nostalgique, hantée par le surmoi marxiste et le souvenir des Trente Glorieuses », lançait-il la semaine dernière dans un entretien accordé à l’Obs. La gauche, selon lui, doit « se réinventer ou mourir ». Cette alternative, déjà posée mi-juin devant le conseil national du PS, envisage bien plus qu’un simple changement de nom du Parti socialiste, comme il l’avait proposé – sans succès – en 2007.

Lire > Changer le nom du PS ? Ce que Hollande avait déjà répondu à Valls

Elle ne se limite pas non plus à « changer » son mode d’organisation au prétexte qu’ « à l’heure des réseaux sociaux, le verticalisme des partis ne fonctionne plus » et qu’ « on ne milite plus au XXIe siècle comme au XIXe siècle », même si le Premier ministre imagine un regroupement de « toutes les forces progressistes », appellation vague qui inclut ce qu’on a coutume d’appeler le centre, dans « une maison commune, une fédération ou une seule formation » .

La réinvention que veut incarner Manuel Valls n’est pas que de forme. Elle touche à la doctrine et aux principes mêmes de la gauche, et en cela elle oblige toute la gauche à se redéfinir. La seule gauche qui vaille à ses yeux est « pragmatique, réformiste et républicaine ». Qu’il ne lui attribue pas le qualificatif « socialiste » est anecdotique en regard de la volonté revendiquée de privilégier « l’émancipation de chacun » au détriment des solidarités collectives. « Combattre tout ce qui aliène et enferme l’individu » est aux yeux du Premier ministre l’idéal d’une « gauche moderne » qui se fixe pour tâche de « libérer les énergies » pour permettre ce qu’il appelait dans un essai paru en 2011, Pouvoir  (Stock) : « L’autoréalisation individuelle ». Une gauche qui demande de sortir du « confort des idées connues, des mots qui ne fâchent pas et des dogmes », récuse les « totems » de son camp, mais revendique d’en avoir « conquis » de nouveaux, pris à la droite, « la sécurité, l’aide aux entreprises, la réduction de la dépense publique ».

A sa naisssance, en 1988, Politis avait posé la question

Que la gauche ait changé au cours de son histoire , notamment au contact du pouvoir, chacun en conviendra. Il fut un temps où Léon Blum défendait le principe de la dictature du prolétariat. Plus personne ne s’en réclame, car la gauche a accepté les contraintes de la démocratie politique. Devrait-elle pour autant, comme elle l’a fait dans l’ordre politique, évoluer aussi dans l’ordre économique ?

La question n’est pas nouvelle. À sa naissance, Politis avait demandé à ses lecteurs : « C’est quoi être de gauche en 1988 ? » Dans les nombreuses lettres que notre journal avait publiées alors, bien des réponses gardent une certaine actualité. On retiendra surtout que deux éminentes figures du PS, Pierre Mauroy et Michel Rocard, n’avaient pas craint de se mêler au débat. Le premier avait notamment rappelé aux idéalistes que « ce n’est pas en demeurant chaste et pure dans l’opposition que la gauche socialiste peut espérer transformer la société ». Ce faisant, il mettait aussi en garde la gauche contre une « dérive qui l’a menacée hier, et la guettera demain »  : faire de la gestion « une fin en soi ». Il semble bien qu’avec Manuel Valls nous en soyons là.

Si aujourd’hui la gauche se cherche, comme en 1988, la situation a profondément changé. Elle apparaît plus fragmentée que jamais. En se fondant sur un sondage Viavoice portant sur des questions de fond, Libération distinguait lundi six « familles »  : les socialistes classiques (Martine Aubry, Jean-Christophe Cambadélis), les sociaux-libéraux (Manuel Valls, Pierre Moscovici), les conservateurs de gauche (Ségolène Royal, Jean-Pierre Chevènement), les écologistes centristes (Daniel Cohn-Bendit, Jean-Vincent Placé), les sociaux-écologistes alternatifs (Cécile Duflot, Eva Joly, José Bové), et les antilibéraux (Jean-Luc Mélenchon, Pierre Laurent, Benoît Hamon), sans que l’on parvienne à distinguer quelles valeurs communes fortes peuvent encore les rassembler.

Aussi schématique que soit ce classement, la fragmentation qu’il donne à voir résulte de la complexification des questions qui se posent à la gauche. Le temps n’est plus où c’était essentiellement la pratique du pouvoir qui la divisait entre réformistes et révolutionnaires, réalistes et idéalistes. C’était encore le cas en mai 1997, quand une trentaine d’associations, de syndicats et de revues, appuyés par une cinquantaine de personnalités, publiaient un appel, « Nous sommes la gauche » , opposant « la gauche réelle », mouvementiste, à « la gauche officielle », institutionnelle.

Les questions environnementales sont devenues cruciales. Le changement climatique et la prise de conscience de la finitude de notre planète s’imposent à la réflexion de toute gauche qui se préoccupe de l’intérêt général. Sauf à renoncer à lutter contre les inégalités, celle-ci doit repenser la redistribution dans un monde sans croissance. C’est à ces questions qui engagent l’avenir de la gauche que les penseurs, artistes et économistes que nous avons sollicités tentent de répondre dans les pages qui suivent. Leurs réponses nous éloignent beaucoup de Manuel Valls.

Politique
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