Pascal Boniface : « Ne rejetons pas la fédéralisation de l’Ukraine »

Le géopolitologue Pascal Boniface revient sur les causes du conflit et invite les Occidentaux à reconnaître leurs responsabilités.

Denis Sieffert  et  Lou-Eve Popper  • 20 novembre 2014
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Pascal Boniface : « Ne rejetons pas la fédéralisation de l’Ukraine »
© **Pascal Boniface** Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Photo : HOLLAND/GETTY/AFP

Vladimir Poutine, sous le feu des critiques occidentales, a quitté le G20 prématurément. Un départ qui n’augure rien de bon. L’analyse de Pascal Boniface.

La stratégie qui consiste à isoler Poutine est-elle la bonne ?

Pascal Boniface : Depuis que cette stratégie a été choisie, il est certain que l’économie de la Russie s’est affaiblie. Même s’il faut reconnaître que cet affaiblissement est davantage dû à la chute du prix du baril du pétrole qu’aux sanctions de l’Union européenne (UE). Cependant, prendre des sanctions signifie, pour les Occidentaux, revenir à une époque révolue où ils avaient le monopole de la puissance. Ils ne peuvent plus, aujourd’hui, se comporter comme des maîtres face à des élèves. L’affrontement mène à l’impasse, tout le monde est perdant.

Quelle serait la meilleure position à adopter ?

Il faudrait sortir d’une vision manichéenne. Il est vrai que la Russie a durci ses positions, mais, dans le même temps, les Occidentaux ne font pas suffisamment pression sur Kiev pour que la capitale ukrainienne soit plus accommodante. Ce faisant, ils laissent la surenchère enfler des deux côtés. Il ne s’agit pas d’exonérer Poutine de ses actes délictueux, mais de reconnaître que les Occidentaux ont également des responsabilités. Tout a commencé quand l’UE a proposé à l’Ukraine un accord d’association presque exclusif avec elle, qui ne lui permettait pas de maintenir des liens avec la Russie. C’est notamment ce que dit Pascal Lamy, qui n’est pourtant pas connu pour ses positions pro-russes. Il a déclaré qu’on ne peut pas plus demander à l’Ukraine de choisir entre l’Europe et la Russie qu’au Mexique de choisir entre les États-Unis et l’Amérique latine. La seule solution serait de tenir une conférence internationale où l’on mettrait tous ces sujets sur la table.

Poutine est-il dans une stratégie de conquête ?

Non. Avec la Crimée, il a tenté un coup et ça a marché. Mais la Crimée est vraiment un cas à part, une exception, pas un précédent. Ni la Russie ni l’Occident n’ont les moyens de se payer l’Ukraine. Cependant, si l’Occident lui offre la région transfrontalière ukrainienne sur un plateau, Poutine ne se privera pas d’en faire une zone d’influence, comme très probablement l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Poutine est responsable de ses actes, mais l’Occident aussi. Quand Kiev cesse d’envoyer les pensions et les fournitures à l’Est, elle renonce, de fait, à cette partie du pays.

Les États-Unis veulent-ils la guerre ?

Non, personne ne veut la guerre. Les États-Unis sont de manière générale dans une période de désengagement militaire sur le plan international. Et, de toute façon, ils ont suffisamment de difficultés avec l’État islamique pour ne pas entrer en conflit armé avec la Russie.

Quelle est la part de responsabilité des États-Unis dans ce conflit ?

Ce qu’il faut questionner, c’est surtout l’incongruité de l’Otan. Lors de la réunification, George Bush (père) et le secrétaire d’État James Baker ont promis à Gorbatchev le non-élargissement de l’Otan aux ex-pays de l’URSS. Le choix de Clinton de finalement élargir l’Otan visait à conquérir l’électorat d’origine polonaise lors des élections de 1996. Aujourd’hui, si la Russie est à ce point crispée, c’est en grande partie à cause de cet élargissement et du projet de défense antimissile. Dans les années 1990, on a traité la Russie comme un pays vaincu, pas comme un partenaire. De manière générale, les Occidentaux paient le fait que les États-Unis ont préféré gagner la guerre froide plutôt que de bâtir un nouvel ordre mondial. Le tournant se situe en novembre 1990, lorsque Gorbatchev accepte de voter en faveur de la résolution 678, qui prévoit l’usage de la force contre l’Irak si ce dernier ne s’est pas retiré du Koweït. Par ce vote, le président de l’URSS a permis que l’ONU fonctionne comme on l’avait prévu et a mis fin à un système d’alliances dans lequel les grandes puissances protégeaient leurs alliés, même quand ces derniers avaient commis une grave infraction internationale. En juin 1991, Gorbatchev demande de l’aide au G7, qui refuse. Mitterrand et Kohl y sont favorables, Bush s’y oppose. Les États-Unis ont gagné mais se sont privés de Gorbatchev comme interlocuteur enclin à coopérer avec eux, et ils ont empêché l’avènement d’un nouvel ordre mondial fondé sur une véritable sécurité collective.

Les États-Unis ont-ils instrumentalisé la révolution ukrainienne de la place Maïdan au cours de l’hiver dernier ?

Tout mouvement social est diversifié et les interventions extérieures font partie du jeu. Il y a peut-être eu le concours des fondations américaines, mais il y a surtout eu un véritable élan révolutionnaire chez les Ukrainiens. Le vrai drame, c’est plutôt que la révolution de Maïdan se soit soldée par la confiscation du pouvoir par un oligarque, Petro Porochenko. Les Ukrainiens ont autant à craindre des oligarques, qui captent le pouvoir et les richesses, que des Russes.

Lors d’une conférence internationale telle que vous l’appelez de vos vœux, la solution d’une fédéralisation pourrait-elle être envisagée ?

La conférence pourrait aborder la question de l’avenir de l’Ukraine mais aussi celle d’un nouveau système de sécurité collective. Il faut en effet réfléchir aux raisons du blocage actuel. Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, le monde régi par le droit qu’on avait espéré n’est pas advenu. Cette conférence pourrait être l’occasion pour les Occidentaux de reconnaître leur part de responsabilité dans cet échec, plutôt que de systématiquement reporter la faute sur la Russie. En ce qui concerne la fédéralisation, on ne peut rejeter cette solution au seul prétexte qu’elle est une proposition de la Russie. À Kiev, on se méfie de la Russie mais, à l’Est, on compte sur elle. Dans ces conditions, la fédéralisation représente la meilleure réponse à apporter à cette situation.

**Quel rôle peut jouer la France ? **

La France mais aussi l’Allemagne auraient pu faire plus pour imposer leurs vues. Mais c’est l’agenda de la guerre froide des États-Unis qui a triomphé. Obama a durci le ton parce qu’il fallait faire taire les critiques internes qui l’accusaient de procrastination sur le plan stratégique. De son côté, la France a joué la carte de la solidarité occidentale avec les États-Unis plutôt que de proposer des solutions originales pour sortir du conflit. François Hollande cherche le consensus au sein de l’UE mais se prive ainsi de faire des propositions qui ne correspondraient pas au plus petit dénominateur commun. Et le choix de ce consensus conduit à faire une large place aux positions les plus dures, lancées par les États-Unis, les Pays baltes et la Pologne.

Monde
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