Judas, un homme de confiance

Avec Histoire de Judas, Rabah Ameur-Zaïmeche signe un film magnifique qui bouleverse l’Évangile et transforme les va-nu-pieds en héros.

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Après les Chants de Mandrin, Rabah Ameur-Zaïmeche s’est attaché pour son nouveau film aux paroles révolutionnaires du Christ, se focalisant sur l’apôtre à la mauvaise réputation. Voilà Histoire de Judas. Mais cette « histoire », on s’en serait douté, est loin d’être sulpicienne, et s’oppose même aux représentations traditionnelles. C’est une hypothèse très personnelle que le cinéaste propose ici, qui réhabilite Judas. Cette liberté prise avec le récit évangélique a des motivations précises : « Judas a été trop longtemps la figure emblématique de cet antisémitisme qui allait croître au fil des siècles comme une flétrissure interminable et délirante », dit Ameur-Zaïmeche dans le dossier de presse. Cette proposition ne relève pas non plus de la fantaisie pure. Il y a quelques décennies, un texte du IIe siècle a été retrouvé, l’Évangile de Judas, certes non reconnu par les Églises, mais dont l’une des interprétations était déjà en faveur de l’Ischariote. Mais Histoire de Judas n’apporte pas seulement sa contribution originale à une nouvelle exégèse. Ce sauvetage de l’apôtre parle aussi d’aujourd’hui, d’une situation contemporaine. Nous y reviendrons. Il est avant tout nécessaire de dire combien ce film est d’une beauté sidérante. Rabah Ameur-Zaïmeche a tourné dans l’Est algérien, dans la région de Biskra, et dans les montagnes des Aurès. Délaissant tout souci de reconstitution, qui aurait été factice, le cinéaste filme ses personnages dans des décors de ruines antiques qui, paradoxalement, jettent sur les occupants romains l’ombre portée de l’effondrement futur de leur Empire.

Le film est composé comme une suite de tableaux, où excelle la lumière d’Irina Lubtchansky. Les scènes d’intérieur baignent dans un clair-obscur caravagesque, tandis qu’à l’extérieur l’intensité des couleurs – ocre des murs, bleu du ciel – et la transparence de l’air n’interdisent pas la sensualité de l’image, avec, par exemple, le mouvement de la poussière dans le vent, qui opère comme un tamis. Le scénario ne cherche pas non plus à reconstituer l’intégralité du parcours de Jésus. Histoire de Judas diffère ainsi de l’Évangile selon saint Matthieu, de Pasolini, même si les deux films résonnent parfois, notamment dans le recours à des comédiens non professionnels, Jésus étant interprété ici par Nabil Djedouani, un documentariste, et Judas par le cinéaste lui-même. Rabah Ameur-Zaïmeche a choisi de commencer son récit quand le Christ s’apprête à entrer dans Jérusalem après une longue période de jeûne. L’éviction des marchands du Temple en est un épisode important, ainsi que le refus de Jésus de juger Bethsabée, la femme adultère, mais le film est parsemé de nombreux moments plus quotidiens, d’intimité. Le cinéaste n’exclut pas alors la facétie, par exemple quand Judas offre un manteau à Jésus comme s’il s’agissait d’un article de mode, lui assurant qu’il va « plaire à toutes les femmes de Jérusalem ».

La complicité et l’amitié des deux hommes sont d’emblée mises en avant. C’est Judas qui va chercher Jésus, au terme de son jeûne, en haut d’une montagne escarpée, et le ramène sur son dos. « Tu es courageux », lui souffle Jésus. Cette phrase, mise dès les premières minutes du film dans la bouche du Christ, ne témoigne pas des illusions que celui-ci nourrit au sujet de son apôtre. Le courage de Judas ne sera jamais pris en défaut. Ayant découvert qu’un scribe a consigné toutes les paroles de son maître depuis la Galilée, Judas ne se dérobe pas quand Jésus lui intime l’ordre de détruire ces notes. Les mots que Jésus lui adresse sont ici choisis non sans une ironie jubilatoire car, traditionnellement, ils annoncent la trahison de Judas : « Fais ce que tu as à faire et fais le vite. » L’affrontement avec le scribe aura en outre pour conséquence d’éloigner Judas pendant les jours qui précèdent la crucifixion de Jésus. Voilà donc le prétendu traître absent au moment du forfait qui lui est ancestralement attribué ! Pour qui s’interrogerait sur le choix d’un tel sujet par l’auteur de Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? et de Dernier maquis, Histoire de Judas montre qu’il entre en pleine cohérence dans son projet artistique. Non seulement dans la manière de faire du cinéma, farouchement indépendante, et dans sa facture, singulière et libre, alimentée par des sources inattendues, signes d’un véritable syncrétisme créatif : le Maître et Marguerite, de Boulgakov, l’œuvre d’Erri De Luca, un scénario non tourné de Dreyer… Mais aussi dans la mise en question des représentations instituées, qui caractérise les films d’Ameur-Zaïmeche, au parfum volontiers libertaire, à coup sûr émancipateur.

Ainsi, le refus de Jésus de voir ses paroles figées, premier pas vers la constitution d’un dogme, dénote une contestation des Églises, autrement dit de toute instance de pouvoir transformant un message irréductible en instrument d’autorité, voire d’oppression. Un tel propos résonne dans notre présent. Plus encore, les Romains sont montrés comme une force d’occupation fragile. Ils commencent indistinctement par persécuter Carabas, un homme à l’esprit dérangé qui se prend pour le roi des juifs. Surtout, ils sont hantés par l’idée de la mort. Ponce Pilate en particulier, dans son dialogue avec son second, ou lors du « procès » de Jésus, apparaît rongé par une inquiétude corrosive. L’oppression et la domination sont des puissances destructrices. Mais Histoire de Judas a des significations à double fond. Car il n’est pas anodin que ces occupants, peu sûrs d’eux-mêmes, soient interprétés par des Blancs, et les autochtones par des acteurs de « type maghrébin ». De même, le fait que Jésus et ses apôtres soient joués par des hommes de culture musulmane, y compris le traître honni, ici serviteur fidèle et impeccable, procède d’un retournement génial, qui projette en héros dans une des légendes fondatrices de nos civilisations occidentales ceux qui aujourd’hui ne récoltent que le mépris.


Histoire de Judas , Rabah Ameur-Zaïmeche, 1 h 39.

Photo : Sarrazink Productions

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