Portugal : Une reprise en trompe-l’œil

Bon élève de la troïka, le pays entame une année électorale en affichant son optimisme. Le coût humain de l’austérité reste pourtant énorme, et la dette n’est plus remboursable.

Erwan Manac'h  et  Marie Chambrial  • 9 avril 2015 abonné·es
Portugal : Une reprise en trompe-l’œil
© Photo : Ina Fassbender/dpa/AFP

Fin janvier 2015, Syriza et Alexis Tsipras prennent leurs quartiers au gouvernement grec sous le regard du monde entier. C’est le moment choisi par le gouvernement portugais pour annoncer son intention de rembourser le FMI plus tôt que prévu. Depuis, Lisbonne ne cesse de dire son désaccord à toute renégociation de la dette grecque et s’affiche en bon élève de l’Union européenne, en alignant ses bonnes notes. De retour en Bourse pour lever ses fonds, le Portugal a rencontré l’appétit des investisseurs [^2] grâce aux efforts consentis pour les « rassurer ». Le chômage a chuté de 3 points entre 2013 et 2014, et la croissance frémit (0,9 % en 2014). Les Portugais n’ont pourtant aucune raison de se réjouir. Les intérêts de la dette publique (7,2 milliards d’euros en 2014) représentent presque autant que le budget de la santé, soit 10 % des recettes de l’État. Le chômage repart à la hausse (14,1 % en février dernier) et, s’il avait légèrement baissé depuis 2013, c’était d’abord en raison d’un tour de manche statistique qui a mobilisé « beaucoup d’ingéniosité », ironise José Maria Castro Caldas, économiste au Centre des études sociales (CES) de Lisbonne. Le nombre de chômeurs « occupés » par des formations, des stages ou des emplois dits « d’insertion » a plus que doublé entre janvier 2013 et avril 2014. À cette date, 170 000 chômeurs n’étaient pas comptabilisés dans les chiffres officiels. «  Le chiffre du chômage pur est aussi redoré par l’émigration, car il est calculé en pourcentage de la population active », ajoute l’économiste. En 2013, 128 000 Portugais ont quitté le pays (source : Pordata), un chiffre que le pays n’avait plus égalé depuis les années 1960, sous la dictature. Une petite victoire pour le Premier ministre, qui, en juillet 2012, appelait ses compatriotes à « laisser leur zone de confort » en cherchant du travail ailleurs.

À Sinfaes, petite ville de 25 000 habitants juchée sur les montagnes du nord du pays, c’est presque la moitié de la population qui a été contrainte à l’exil. « Il n’y a plus que des femmes ici, les hommes sont partis travailler en Europe ou, pour les moins qualifiés, vers les ex-colonies, l’Angola, le Togo, le Brésil, pour travailler dans la construction civile », lance Teresa Montenegro, sans perdre sa bonne humeur. Son affaire, un petit restaurant bien tenu, souffre de la perte de cette clientèle. En 2012, elle a dû répercuter sur ses prix la hausse de la TVA de 13 % à 23 %. Après avoir été contrainte de licencier un salarié, elle ferme désormais les soirs d’hiver pour économiser l’électricité. « La classe moyenne a disparu, soupire la restauratrice. Les gens ont repris le mode de vie des années 1960. Toute la famille vit désormais dans la même maison. » Un chiffre témoigne de ce profond mal-être : le taux de natalité. Il est le plus bas d’Europe (7,9 pour mille habitants contre une moyenne de 10) et connaît la baisse la plus spectaculaire depuis 2005, selon Eurostat. L’austérité a également mis à genoux les hôpitaux publics. Un secteur qui constituait pourtant une fierté des Portugais depuis la fin de la dictature. Dans son bureau syndical de Lisbonne, les traits tirés, Guadalupe Simões, dirigeante du syndicat des infirmiers portugais, passe en revue les coups de rabot qui ont écorné la santé publique : déremboursement de certains médicaments et des frais de transport pour les maladies chroniques, frais de 20 euros pour toute admission, gel des embauches d’infirmières depuis 2009… « 9 000 infirmières, dont beaucoup de jeunes diplômées, ont dû partir travailler à l’étranger, et il en manque 25 000 au Portugal. Des services entiers ferment faute de moyens et on travaille jusqu’à 16 heures par jour sans hausse de salaire pour faire tourner les hôpitaux », se désespère-t-elle. Son salaire a été réduit de 24 % depuis 2011. Avec vingt-cinq ans d’ancienneté, elle gagne 1 100 euros par mois.

Après les suppressions de jours fériés, la hausse du temps légal de travail des fonctionnaires, la baisse des allocations familiales, le gouvernement a réduit les pensions de retraite et augmenté les impôts. À Coimbra, une grande ville du centre du pays, Maria Rosario Gouma, jeune retraitée élégante, fait le calcul. Pour cette ancienne proviseure, les mesures cumulées représentent une perte de pouvoir d’achat de 1 000 euros. Avec d’autres retraités, elle veut dire stop à cette course effrénée aux coupes budgétaires. Elle a créé en octobre 2012 l’association Apre (« Ça suffit ») pour faire du lobbying auprès du gouvernement. « Sur les 3 millions de retraités, 63 % reçoivent moins de 500 euros par mois. Beaucoup doivent choisir entre manger et se soigner », ajoute Angela Dias Silva, ancienne inspectrice de police devenue elle aussi lobbyiste par la force des choses. Un constat partagé par les professionnels : « On soigne des personnes âgées pour des carences en protéines dues à la malnutrition », raconte Guadalupe Simões.

Face à cela, la société portugaise semble « anesthésiée », soupire Angela Dias Silva. Le mouvement des Indignés en 2011 a eu certes un écho, sous le nom de 12M, mais il a éclaté « comme une bulle », explique José Maria Castro Caldas. La thérapie de choc fonctionne à plein au Portugal : une annonce en chasse une autre, sans céder de temps à l’indignation, et l’esprit de révolte est écrasé par les angoisses individuelles. L’action collective n’est pas dans l’ADN du Portugal, où l’église continue de jouer un rôle social prépondérant. « C’est la mentalité portugaise. Si quelque chose va mal, on s’en va plutôt que de se battre, raconte Teresa Montenegro. Il faut se souvenir que le 25 Avril [1974, lors de la révolution des œillets], quand les chars sont entrés dans Lisbonne, ils s’arrêtaient aux feux rouges !  » Résultat dans les urnes, 66 % des inscrits n’ont pas voté aux européennes en 2014. 2015, année électorale décisive, s’est donc ouverte sans grand espoir pour le mouvement social portugais. Après un mandat conservateur, l’alternance devrait porter au pouvoir les sociaux-libéraux. Mais la politique d’austérité n’est pas remise en question. C’est tout juste si la campagne pour l’audit citoyen parvient à se faire entendre. « La dette est une question complexe, et un réflexe moral pousse à dire : “Nous voulons payer notre dette” », raconte Eugénia Pires, économiste et animatrice de la campagne. « Quelque chose va se passer, quelque chose d’inattendu et d’étrange, prévient José Maria Castro Caldas. J’espère que ce n’est pas similaire à ce qui arrive en France maintenant. » Pour l’heure, le risque xénophobe est écarté au Portugal, du fait du passé fasciste récent. À l’opposé, le mouvement Juntos Podemos (« Ensemble, nous pouvons ») a fait surface, mais il n’avait ni le leader charismatique ni la profondeur sociale de son modèle espagnol. Il est mort dans l’œuf avant même de se constituer en parti, faute d’accord sur le fond. Des initiatives citoyennes apparaissent aussi dans plusieurs villes du Portugal, comme à Coimbra, où un regroupement de mouvements citoyens a fait son entrée au conseil municipal, avec 11 % des voix en 2013. Mais la dynamique peine à s’élargir.

Faute d’alternative, le Portugal s’enfonce dans une impasse. « La dette publique portugaise est insoutenable. Elle est passée de 100 % du PIB lors de l’arrivée de la troïka [Fonds monétaire international, Banque centrale européenne et Commission européenne] à 128,7 % en décembre 2014 », explique Cristina Semblano, qui enseigne l’économie portugaise à l’université de Paris-IV-Sorbonne. Et ce malgré un redressement considérable du solde primaire du budget portugais (solde avant paiement de la dette), ramené de – 8,2 % en 2010 à 0,3 % en 2014. La cure consentie par les Portugais est donc loin d’avoir atteint les objectifs fixés par Bruxelles [^3]. « L’économie portugaise ne démarre pas, poursuit l’économiste, les mesures d’austérité qui continuent de peser sur elle détruisent de la richesse au lieu de la créer. » La question de la restructuration de la dette ne pourra pas être longtemps évitée par les dirigeants portugais. « La dette doit être annulée pour une part substantielle », avance Cristina Semblano. Au moins 50 à 60 %, avec rééchelonnement à quarante ans et baisse des intérêts à un niveau compatible avec la croissance économique, affirme de son côté le Collectif pour l’audit de la dette, qui espère porter cette question cruciale au cœur des débats pour les élections générales qui auront lieu le 20 septembre prochain. D’autant, insiste Cristina Semblano, que « le peuple portugais n’est pas responsable de la dette » qui a commencé à croître avec l’adhésion à la zone euro, du fait d’une économie fondée sur des productions à faible valeur ajoutée. « Il n’est pas non plus responsable de la crise financière internationale, du sauvetage des banques par le budget de l’État, de l’injustice du système fiscal, des partenariats public-privé ruineux, de la fraude, de l’évasion fiscales et de la corruption. » La renégociation devra s’engager avec la troïka, qui détient 43 % de la dette portugaise. Or, « s’entendre avec l’Union européenne est sans doute aujourd’hui plus difficile que de négocier avec les créanciers privés », observe José Maria Castro Caldas. Faute de mieux, ces observateurs s’en remettent à un espoir plus lointain. Plus systémique. Celui de voir un modèle qui touche à sa fin partout en Europe. « Nous attendons de voir ce qui va advenir en France et en Italie, souligne Teresa Montenegro. Car ils ne peuvent pas faire là-bas ce qu’ils ont fait ici ! »

[^2]: Taux de 2,5 % à 10 ans en novembre 2014.

[^3]: L’objectif était de ramener la dette à 60 % du PIB en 2035 pour coller aux exigences du traité de Maastricht et du Pacte budgétaire.

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