« Fatima », de Philippe Faucon : « Des femmes aux ressources extraordinaires »

Philippe Faucon évoque le personnage de Fatima – qui donne son titre à son très beau film –, son courage et sa manière de s’affirmer, ainsi que le talent de son interprète, Soria Zeroual.

Christophe Kantcheff  • 7 octobre 2015
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« Fatima », de Philippe Faucon : « Des femmes aux ressources extraordinaires »
© **Fatima** , Philippe Faucon, 1 h 19. Photo : DR

Non sans difficultés dans le montage financier de ses films, Philippe Faucon poursuit son œuvre nécessaire, offrant des représentations aux « invisibles » de nos sociétés, par le biais de personnages marquants et, en l’occurrence, lumineux.

Comment décririez-vous le personnage de Fatima, héroïne de votre dernier film ?

Philippe Faucon : Fatima, qui a deux filles, s’entête à survivre dans un pays, la France, dont elle ne possède pas tous les codes et dont elle ne parle pas la langue. Elle s’exprime en arabe et ses filles ne la comprennent pas complètement. C’est pourquoi elle tient un journal dans lequel elle consigne ce qu’elle ne peut leur dire. Fatima fait partie de ces personnages qui ont à conquérir une place qui ne leur est pas faite d’avance, qui ont à s’opposer au regard réducteur et oppressant posé sur eux, contre quoi ils affirment une résistance, une individualité.

Fatima a pris son destin en main…

Pourquoi le cinéma français se prive-t-il d’héroïnes telles que Fatima ? Obstinément orientée du côté de la vie, celle-ci est courageuse, généreuse, indépendante et belle. Soria Zeroual lui prête son doux visage et sa voix ténue. Grâce à Philippe Faucon, nous faisons la connaissance de Fatima et de ses deux filles, l’aînée, Nesrine (Zita Hanrot), étudiante en première année de médecine, et Souad (Kenza Noah Aïche), une lycéenne en pleine révolte adolescente. Leur histoire est aussi banale que singulière. L’exil a créé des incompréhensions entre la mère, déracinée, et les filles, nées en France. Cependant, l’amour qui les lie ne faiblit pas. Elles ont de multiples épreuves à traverser, quotidiennes et ardues. Gifle cinglante lancée à la figure des racistes et déclinistes de tout poil, Fatima est un film merveilleux, tourné à hauteur de ses personnages, dont l’humanité transparaît comme une simple évidence.

Séparée de son mari, elle doit assumer seule l’avenir de ses filles avec un boulot ingrat : faire le ménage. Mais elle ne se laisse pas écraser et elle tient à dire quelque chose d’elle, à entretenir ce qui, avec ses filles, lui reste, c’est-à-dire une capacité de réflexion, un regard sur ses conditions de vie, sur sa place et celle de ses enfants… C’est cela qui m’a beaucoup attaché à ce personnage, à travers la rencontre que j’ai faite de l’auteure du livre Prière à la lune [^2], à l’origine du film.

Il s’agit de Fatima Elayoubi.

Une personne magnifique, issue d’un milieu rural, déscolarisée très tôt et autodidacte. En lisant tout ce qui lui tombait sous la main, elle a développé une personnalité très riche. Ensuite, elle a suivi son mari en France. Elle a fait des ménages à des endroits différents, avec des trajets compliqués, l’empêchant d’être assidue aux cours d’alphabétisation. Puis elle a eu ses filles. Immobilisée après une chute dans un escalier, Fatima a pu mieux apprendre le français et elle a réussi à publier ses écrits, qu’elle a traduits en français avec l’aide d’un médecin. Son écriture contient le vécu très fort de toutes ces femmes qui ont émigré dans un pays dont elles ne parlaient pas la langue, qui ont recommencé leur vie, travaillé, mis au monde et élevé des enfants. Ces femmes ont des ressources extraordinaires.

Pourquoi le cinéma, habituellement, les ignore-t-il, outre qu’il préfère montrer des jeunes gens ?

Parce que ceux qui accèdent à la possibilité de faire des films sont très peu en prise avec ces personnes. Les cinéastes parlent de ce qu’ils connaissent le mieux. Cela dit, nous sommes dans un monde où nous vivons de plus en plus avec les autres. Il est donc important d’avoir un regard sur des réalités qui se trouvent au-delà de notre propre milieu. L’absence au cinéma de personnages tels que Fatima s’explique aussi par le fait qu’il n’y a pas d’interprète, a priori, pour les jouer à l’écran, et encore moins d’interprète « porteur », susceptible d’attirer des financeurs.

Pourtant, vous avez rencontré Soria Zeroual, qui interprète Fatima…

Selon moi, Fatima ne pouvait être interprétée de façon crédible par une comédienne professionnelle. Soria Zeroual est une non-professionnelle que j’ai rencontrée grâce à un casting. Elle a eu un engagement très fort dans ce projet parce qu’elle s’est sentie proche de Fatima. Elle a fait preuve d’une grande écoute. Faire vivre un personnage devant une caméra en dépit des multiples contraintes techniques – comme s’arrêter à une marque sans la regarder tout en restant dans son jeu – n’est vraiment pas facile. Soria Zeroual a rassemblé toutes ses capacités d’intuition, de compréhension, d’intelligence et de ressenti. Elle possède de très belles qualités et des richesses humaines qu’elle a mises en mouvement pendant le tournage. Elle avait en elle un talent d’interprète « en sommeil » qu’elle a découvert.

«  Il faut préférer l’interprète au personnage écrit  » : vous reprenez à votre compte cette citation de Renoir…

Plutôt que d’aller vers le personnage, j’ai pensé qu’il était plus intéressant de faire venir le personnage à elle. C’est-à-dire essayer de repérer chez elle, et avec elle, les moments où elle pouvait rencontrer intimement le personnage et le jouer.

Qu’est-ce qui fait la différence entre la famille de la Désintégration, votre précédent film, où un fils tombait dans l’intégrisme, et celle de Fatima, dont la fille aînée entame des études de médecine ?

Il manque au garçon de la Désintégration la petite chose qui n’écrase pas tous les efforts fournis pour trouver du travail. Il pense, pas vraiment à tort, qu’il n’a pas la moindre chance de départ. Et il est séduit par un discours habile et dangereux, qui supplante celui de l’entourage familial, dans lequel il y a des éléments de vérité mélangés à d’autres très pernicieux. La fille aînée de Fatima, elle, surmonte le moment où elle est sur le point d’abandonner parce que sa mère a un accident du travail et, comme elle le dit, cela lui donne encore davantage « la haine » pour avancer. En outre, elle fait des rencontres qui sont des repères importants, comme ce médecin qui lui dit de ne pas lâcher. En fait, la différence entre les deux histoires n’est pas si grande. Dans la réalité, bien sûr, les gens issus de ces milieux qui parviennent à ne pas se laisser écraser par ce parcours d’obstacles ne sont pas les plus nombreux. Et même s’ils ne tombent pas tous, loin s’en faut, dans le fondamentalisme, beaucoup dépérissent.

Comment définiriez-vous le naturalisme de votre cinéma, si différent de la plupart des films, souvent pesants, qui relèvent de cette esthétique ?

Du naturalisme, on a en effet gardé cette idée de reproduction « plate » de la réalité, à travers des questions sociales abordées de façon plombante. Mais, chez Flaubert ou Courbet, il y a l’idée de restituer une plénitude de la vie par la perception très sensuelle des choses. Il émane des tableaux de Courbet une sensation physique très puissante : par le rendu de la peau, de la carnation, de la chair… C’est un aspect qui trouve particulièrement son expression au cinéma, avec des possibilités d’évocation très fortes.

[^2]: Éditions Bachari.

Cinéma
Temps de lecture : 6 minutes
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