Une affaire de climats

Il n’y a pas d’exemple, dans l’histoire, d’un gouvernement qui n’ait pas eu la tentation, en pareille circonstance, de régler quelques comptes avec le mouvement social.

Denis Sieffert  • 25 novembre 2015 abonné·es

La peur et la politique sécuritaire, c’est un peu la poule et l’œuf. Ces soldats, fusil-mitrailleur au poing, que l’on croise dans les rues de Paris, on ne sait plus, après quelques jours, s’ils sont là pour rassurer ou inquiéter. D’autant plus que l’on se dit, et sans vouloir faire insulte à leur courage, qu’ils ne pourraient pas grand-chose si la ville était de nouveau la cible d’attaques lancées par des assassins qui veulent eux-mêmes mourir. Mais il n’y a pas que nos samaritains en treillis qui nous rappellent en permanence la menace, il y a aussi les mots. Pas un discours présidentiel ou ministériel, ces jours-ci, sans une référence à l’état de « guerre ». Pourquoi donc cette insistance alors même que cela ne peut rien changer à nos gestes quotidiens, que nous ne cesserons pas d’aller travailler, de prendre le métro, le bus, le train, et même de sortir le soir ? À quoi bon cet effet de répétition alors que nous n’y pouvons rien ?

S’il s’agit seulement de signifier que l’on a affaire à un ennemi irascible avec lequel aucun compromis n’est possible, soit ! Mais s’il s’agit d’occulter tout ce qui, dans cette « guerre », ne se résoudra pas par les armes, tout ce qui féconde la violence longtemps avant qu’elle fasse irruption, et renvoie à une politique sociale qui a échoué ; s’il s’agit de nous faire avaler la couleuvre des censures et des interdictions, alors on doit s’interroger. Pour tout dire, notre incrédulité politique n’a pas disparu au soir tragique du 13 novembre. La suspension de la campagne électorale est apparue aux yeux de tous comme une hypocrisie. D’ailleurs, comment pouvait-il en être autrement ? On sentait que chaque leader politique cherchait son positionnement avec application. Ne pas trop critiquer le président de la République, ne pas briser l’union sacrée – pas de fausse note à « la Marseillaise » ! – mais, tout de même, se démarquer discrètement. Histoire de prendre date pour plus tard, quand les affaires auront repris. En espérant que ce sera le plus tôt possible. Certains n’y ont pas tenu. À ce petit jeu, trop subtil pour eux, quelques brutes de la droite se sont brûlé les doigts. Et ça a donné la pitoyable séance de questions au gouvernement du 17 novembre. Comme toujours en pareille circonstance, c’est le pouvoir en place qui gagne, au moins momentanément. C’est lui qui décrète l’union sacrée. C’est lui qui, officiellement, nous protège. D’où la tentation d’en rajouter et de prolonger indéfiniment le temps de « l’élan patriotique ».

En annonçant le risque d’une attaque chimique, Manuel Valls n’y a pas résisté. C’était une de ces maladresses qui font apparaître les ficelles du métier. Dans ce climat, il nous faut saluer la poignée de parlementaires qui ont eu le courage de se démarquer du consensus en ne votant pas la prolongation de l’état d’urgence. Ils n’ont pas bonne presse. La suite leur rendra justice. Parce qu’il est trop évident que cet état d’exception voulu par François Hollande est fait pour qu’on en abuse. Il n’y a pas d’exemple, dans l’histoire, d’un gouvernement qui n’ait pas eu la tentation, en pareille circonstance, de régler quelques comptes avec le mouvement social. Pour commencer, ce sont les manifestations qui devaient accompagner la COP 21 qui risquent d’être sacrifiées (voir notre dossier en p. 16). Comme les migrants, les sans-papiers et tous ceux qui, dans notre société, sont vulnérables. Les Le Pen boivent du petit-lait ! Comment résister, dans une conjoncture aussi favorable, à l’envie de faire disparaître quelques problèmes encombrants ? Et puis, dans cette « guerre » interminable que l’on nous annonce, nous savons très bien qu’il n’y aura pas plus de raisons de lever l’état d’urgence dans trois mois qu’aujourd’hui. En 1955, on en a repris pour six mois, et en 1961, pour deux ans ! Méfions-nous aussi d’une sorte d’état d’urgence international. Sait-on exactement qui reçoit nos bombes à Rakka ? Est-on certain que les civils sont épargnés ou que les jihadistes de Daech ne se vengent pas sur eux des pertes qu’ils subissent ? Il faudrait être bien naïf pour le croire, et oublieux des récentes leçons de l’histoire.

Répétons-le : il n’y a pas de solution au problème Daech sans une solution politique globale à Damas. Intégrer la Russie à la recherche de cette solution est évidemment une bonne chose. À condition que les Soukhoï de M. Poutine cessent de bombarder, du côté d’Alep, Homs et Idlib, les rebelles qui combattent Bachar Al-Assad et les civils qui leur prêtent main-forte. On peut mettre de côté momentanément le problème Assad, mais pas en profitant de cette parenthèse pour le renforcer et anéantir son opposition. La destruction d’un avion russe par la Turquie, mardi, souligne que, faute d’une solution politique, un risque d’extension du conflit existe. Là-bas comme ici, il faut se méfier de ce que semble nous dicter l’urgence. Il n’y en a qu’une seule en Syrie : celle d’un cessez-le-feu pour épargner la vie des civils – on devrait dire des « survivants » – et pour rechercher une solution pérenne. Finalement, c’est partout et toujours l’urgence qu’il faut interroger. Magnifique quand elle est médicale, elle devient inquiétante quand elle est politique. Espérons que l’on parlera surtout, ces jours prochains, d’urgence climatique.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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