Un passé qui ne passe pas

[FIPA 2016] Avec « Au nom de l’ordre et de la morale », Bruno Joucla revient sur une histoire méconnue de la Suisse, celle du placement forcé des enfants ou l’incarcération de toute personne soupçonnée de troubler l’ordre public.

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C’est bien simple, il existe « un code de conduite, fondé sur des valeurs morales inflexibles ». Pierre Avvanzino, historien précise d’emblée les enjeux : « Il y a un ordre social qui est jugé bon pour tout le monde. Et ceux qui n’y entrent pas, on les y met de force. » A partir des années 1950, des dizaines de milliers de Suisses, perçus comme « différents », ou parce que leur comportement choquait les bonnes mœurs, ont ainsi fait l’objet de décisions administratives arbitraires. Des enfants arrachés à leurs parents, et placés sous tutelle dans des familles d’accueil ou en maison de rééducation, des adultes jetés en prison, sans avoir commis le moindre crime, tout individu « qui s’adonne à l’inconduite ou à la fainéantise », qui s’y adonne « habituellement » et compromettant ainsi « la santé et la sécurité publique », prévient un officiel de l’époque. Affaire d’ordre public donc. Bienvenue en Suisse.

Au cours de ces années, on compte plus de six cents établissements, la moitié tenue par des religieux, chargés de « récupérer », de redresser la mauvaise graine. Pour le bien, pour la patrie. A coups de gifles, de coups, de tortures, jusqu’à dormir avec les cochons, jusqu’aux abus sexuels, aux viols répétés, au fond d’une sacristie, facilités par le saindoux. « On appelait ça ”éteindre la bougie du Seigneur” », se rappelle une victime, tandis qu’alentour, on ferme toujours les yeux devant l’autorité. Le silence restera longtemps tenace, parce qu’on se sent alors « sale », et « coupable ». Aboutissement moral de ces pratiques, de cette logique hygiéniste, la sanction médicale, la stérilisation. Pour les hommes, comme pour les femmes, de sorte qu’ils ne reproduisent pas de « travers héréditaires » (la dernière stérilisation ayant été opérée en 1977).

Récits effrayés effrayants, qui s’additionnent, dans la quiétude des paysages champêtre. Sans concession, sans spectacularisation non plus, Bruno Joucla croise les témoignages, l’analyse, le regard d’historien, de psychiatre, les images d’archives et les photographies, dressant le tableau d’une société (encore récente) coercitive, terrifiante, et parallèlement, celui d’une confédération qui a mal à son passé.

Si les premières indignations se sont élevées dans les années 1970, c’est seulement en 2013 que le gouvernement helvète a bien voulu reconnaître ses méthodes et ses crimes, et demandé pardon, à travers la voix de sa ministre de la Justice, Simonetta Sommaruga. Et d’orchestrer un difficile retour sur le passé, des archives enfouies, ou détruites (délibérément). 15 à 20 000 victimes seraient encore en vie, et de plus en plus demandent l’accès à leur dossier. Qui pour une fille mère flanquée en taule, qui pour un gosse, dont la mère n’a pas été jugée apte à garder ses enfants, dénoncée par ses voisins, ou dont le père boit sans modération. Dans ces années-là, on débusque tout ce qui n’est pas en conformité. Pour ça, il n’ y a pas que le voisinage, mais surtout l’instituteur, le facteur, le pasteur et le bourgeois du village. Tous « bons » citoyens suisses alors. C’est aussi pour cela que le passé passe mal.

Au nom de l’ordre et de la morale, Bruno Joucla, 1h04. Prochainement diffusé sur France 3.


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