La démangeaison

Les jeunes femmes qui mettent de la couleur dans leurs habits dits « islamiques » sont déjà dans une démarche de compromis avec ce que nous appelons, nous, la modernité.

Denis Sieffert  • 6 avril 2016
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La démangeaison
© KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Voilà donc la grande affaire : la « mode islamique ». Des marques, évidemment guidées par l’appât du gain (mais est-ce une découverte ?), se lancent sur le marché du voile et de la tunique de couleur. Une ministre s’en émeut. Une philosophe, ordinairement peu favorable à ce genre d’action, appelle au boycott. Le Premier ministre lui-même s’en mêle, qui trouve « lumineux » le propos de la philosophe, et met en garde, dans le même élan, contre l’influence grandissante des salafistes. Faut-il qu’il y ait péril en la demeure pour justifier cet empressement à commenter une nouvelle fois les faits et gestes des femmes musulmanes, à scruter leurs intentions, à décrypter leurs codes vestimentaires, à traquer derrière elles l’ombre qui les manipule, et à sonner la charge contre celles qui veulent troquer le gris de leurs tuniques contre le bleu ou le turquoise ?

La question qui se pose ici n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre le voile, mais de mesurer les conséquences de cette stratégie du harcèlement. Des conséquences sans aucun doute contraires au but affiché. Ne pourrait-on pas une fois pour toutes ficher la paix à ces femmes ? Leur accorder un droit à l’indifférence ? Et cesser de gratter cette vieille démangeaison qui tourmente une partie de notre société. Dans le meilleur des cas (je fais toujours le pari de la bonne foi), Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, et Élisabeth Badinter, la philosophe, font fausse route. Elles exaspèrent des jeunes femmes aux caractères souvent bien trempés, qui n’ont pas envie de se faire traiter de marionnettes ou de victimes.

Dans certaines sphères médiatico-politiques, on n’a guère avancé depuis l’époque de la commission Stasi qui, en 2003, avait réussi à délibérer sur le voile, en attendant le dernier jour pour auditionner une femme voilée, alors que « les jeux étaient faits », comme l’avait noté Alain Gresh [1]. La plupart des membres de la commission estimaient alors que cela n’était pas nécessaire, puisqu’ils connaissaient mieux qu’elles leurs motivations…

Depuis, des livres sont parus, des dizaines de témoignages ont été recueillis qui ont démontré qu’il n’y avait pas un profil unique de femmes portant le hijab, mais dix, mais cent. Ce n’est pas assez pour faire douter Laurence Rossignol. Tellement convaincue qu’il n’y a qu’une explication possible – la contrainte que leur imposent la famille ou la cité – qu’elle juge sans trop de délicatesse que les femmes qui ont fait librement le choix de se coiffer du voile méritent d’être comparées à des « nègres » qui auraient été « pour l’esclavage » dans l’Amérique du XIXe siècle. C’est insultant pour la mémoire des Noirs américains, et peu gratifiant pour les femmes musulmanes, qui seraient inconscientes de leur propre asservissement, ou d’une épouvantable servilité.

Il faut sortir du stéréotype, sans nier, bien sûr, les cas dont Mmes Rossignol et Badinter veulent à tout prix faire une généralité. Ajoutons que les tuniques colorées et les hijabs bariolés, qui scandalisent la ministre et la philosophe, ne sont sûrement pas ce qu’il y a de plus conforme à l’orthodoxie salafiste, même si on prête à ce courant un goût prononcé pour la dissimulation. Et, au fond, c’est peut-être là l’essentiel. Les jeunes femmes qui mettent de la couleur dans leurs habits dits « islamiques » – je ne parle pas ici des trouvailles des marques qui font le « buzz » – sont déjà dans une démarche de compromis avec ce que nous appelons, nous, la modernité.

On voit bien ce qui apparaît en pointillé derrière ces prises de position tonitruantes. C’est le soupçon. La conviction qu’il existe une sorte de continuum secret qui irait du « burkini », mélange improbable de bikini et de burqa, au jihadisme. En passant, bien sûr, par le « subtil prédicateur » Tariq Ramadan, qu’il faut interdire de parole. Non que ses propos soient contraires aux lois de la République, mais parce qu’ils recèlent quelque chose de caché qu’Élisabeth Badinter croit pouvoir décrypter… Nous ne sommes plus très loin, hélas, du fantasme colonial de l’Arabe fourbe. Le même fantasme qui alimenta longtemps – et qui alimente parfois encore – l’antisémitisme.

Que de catégories figées dans cette pensée réputée philosophique ! Que d’antagonismes taillés à la serpe entre « universalisme » et « différentialisme », « républicanisme » et « communautarisme ». On a envie de citer Goethe : « Grise est la théorie et vert l’arbre de la vie. » De grâce, Mesdames, mettez un peu de complexité et de mouvement dans tout ça ! Et moins de pensée binaire ! Quant aux marques qui tentent de conquérir le marché dit « islamiste », et qu’Élisabeth Badinter appelle à boycotter, découvre-t-on aujourd’hui seulement leur « mercantilisme » ?

Un peu de cruauté pour finir. Faut-il aussi boycotter Publicis, l’agence de communication dont Mme Badinter est l’actionnaire principale, et qui travaille depuis plusieurs mois à améliorer l’image de l’Arabie saoudite [2] ? S’il y a une guerre idéologique à mener, comme le dit Manuel Valls, ne faudrait-il pas renoncer à aider les sabreurs de Riyad à se faire passer pour les aimables démocrates qu’ils ne sont pas ?

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

Temps de lecture : 5 minutes
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