« Théo & Hugo dans le même bateau » : Chavirés par l’amour

Dans Théo & Hugo dans le même bateau, Olivier Ducastel et Jacques Martineau racontent en temps réel le coup de foudre qui survient entre deux garçons au cours d’une nuit.

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On risque d’en entendre parler, des vingt premières minutes de Théo & Hugo dans le même bateau ! En espérant que ce soit pour de bonnes raisons. Au XXIe siècle, celui ­d’Internet, où tout, absolument tout, peut être vu sur un écran d’ordinateur, le sexe au cinéma peut encore sérieusement déranger pour peu qu’il soit représenté frontalement : on l’a encore vérifié avec L’Inconnu du lac et La Vie d’Adèle.

La première séquence du nouveau film d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau se déroule dans un sex-club homo, à Paris, où des garçons de tous âges se mêlent, se caressent, s’embrassent, s’étreignent. Théo (Geoffrey Couët) a repéré Hugo (François Nambot), qui est à son affaire avec un autre garçon. Tout en étant lui-même « en mains », Théo trouve le moyen de rapprocher son visage de celui d’Hugo, et les deux peuvent, malgré leurs postures, s’embrasser. Ils y prennent goût. Et vont dès lors se consacrer exclusivement l’un à l’autre, se faire l’amour avec une exceptionnelle intensité.

La nudité, la jouissance, les sexes en érection… Les cinéastes filment directement des scènes qui sont cependant loin d’être seulement « hot ». Elles sont aussi régies par une savante chorégraphie des corps, évoluant dans des alcôves baignées d’une franche lumière rouge, zébrée ça et là de bleu, où résonne la musique de Karelle + Kuntur, qui scande la pulsation des cœurs. On pense à Fassbinder, le sado-masochisme de Querelle en moins. Parce qu’ici le plaisir est primordial, fulgurant. Il submerge les deux garçons, qui vivent un moment hors du commun, hors du réel ordinaire. D’où une scène presque onirique, comme juxtaposée, où Théo et Hugo sont isolés des autres, face à face, nus, offerts – une vision soudainement romantique.

On aura compris que ces vingt premières minutes sont d’une grande force et d’une beauté bouleversante, crue et fracassante. Il fallait que le film s’appuie sur ce « socle »-là pour que la suite garde la même intensité. La suite, c’est-à-dire quand Théo et Hugo se retrouvent dans les rues parisiennes. Ils vont devoir intégrer dans un monde plus quotidien, plus prosaïque, ce qui leur est tombé dessus : un coup de foudre.

« Nous avons fait l’amour au sens plein du mot faire, dit Hugo à Théo, nous avons fabriqué de l’amour. » Cette fabrication – un fluide ? – est-elle suffisamment solide pour affronter l’angoisse qui les saisit une fois dehors ? Théo avoue ne pas avoir mis de préservatif, emporté par leur élan fusionnel, Hugo lui apprend en retour qu’il est séropositif.

La question du sida est chère aux deux cinéastes, déjà présente dans leur inoubliable premier film, Jeanne et le garçon formidable (1998). On n’en meurt heureusement plus autant qu’il y a vingt ans, du moins en Europe, mais la maladie bouleverse encore des vies. Dès lors, Ducastel et Martineau ne rechignent pas à instiller dans leur intrigue un rien de didactisme sur les premiers réflexes à avoir en tel cas. Mais ils restent sur l’essentiel : Théo et Hugo, et l’épreuve à laquelle, déjà, ils sont soumis.

Les deux amants ne se quitteront plus, au long d’une flânerie nocturne qui commence aux urgences de l’hôpital Saint-Louis – où il faut aller après un rapport non protégé avec un séropositif, et où ils sont un peu rassurés par l’interne qui les reçoit, la charge virale d’Hugo étant indétectable. Sur le même principe que Cléo de 5 à 7 – hommage rendu non plus à Demy mais à Agnès Varda –, le film se déploie en temps réel. Ce qui permet au spectateur de s’installer avec Théo et Hugo, de les accompagner y compris dans leurs gestes anodins et leurs silences intérieurs. Ainsi, ces garçons nous deviennent vite familiers et attachants, d’autant que les deux jeunes comédiens sont convaincants et jouent vraiment en duo.

Théo et Hugo ont la nuit pour commencer à faire connaissance et mettre les premiers mots sur ce qui leur arrive. Ils ont conscience que ce nouvel amour est exceptionnel, qu’ils se doivent d’en être à la hauteur, mais devinent que ce sera sans efforts tant ils se sentent bien ensemble et sont avides l’un de l’autre. Ils déambulent au gré du hasard et de leurs désirs, dans un Paris vidé de ses habitants, en pleine nuit et au mois d’août, qui s’offre à la caméra des cinéastes comme si le canal Saint-Martin ou la place Stalingrad et sa rotonde n’avaient jamais été dédiés qu’au cinéma.

Si Théo et Hugo sont dans le même bateau amoureux, celui-ci ne vogue pas pour autant dans des eaux perdues, loin de toute humanité. Toujours, dans les films ­d’Olivier Ducastel et Jacques ­Martineau, le monde est présent, même si leurs héros plongent indéfiniment leur regard dans celui de l’autre. Théo et Hugo se parlent de leur métier et de leurs aspirations sociales, mais ils font aussi des rencontres ; ici un intellectuel syrien ayant fui son pays, qui tient un kebab, là une femme privée de retraite, contrainte à faire des ménages, en raison de sa vie chaotique durant laquelle elle a beaucoup aimé, confie-t-elle.

Au détour d’une rue, un tag ou le nom d’une boutique entrent dans le champ, comme si le décor parlait aussi, pour dire peut-être ce que le film aurait pu être et qu’il n’est pas : « Vivre de drame/Mourir d’amour » ou, à l’inverse, « Les petits mecs ». Ni mélodrame ni comédie légère, Théo & Hugo dans le même bateau est un film sur ce que la vie peut promettre, malgré les erreurs commises et les difficultés de l’existence. C’est un film joyeux mais pas insouciant, et surtout libre, revivifiant la filmographie de cinéastes qui rêvent d’un bonheur aujourd’hui toujours possible. Et, grâce à eux, ce bonheur apparaît devant nous.


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